Fin de vie : Qui fait quoi ?

Fin de vie : Qui fait quoi ?

18 mars 2021 1 Par e-Citizen

par Igor AURIANT, médecin réanimateur, membre de Citizen4Science

Je suis médecin Réanimateur et comme beaucoup je pense qu’il faut effectivement respecter le droit à mourir selon la volonté de chacun.
Mais au delà de notre arsenal législatif, les nouveaux propos me posent une question. Si je décide de ne pas être réanimé ou de mourir devant une maladie incurable : Qui fait le geste de me tuer ?
La seul question posée par tout cela est : Qui fait l’injection létale ? c’est à dire de façon provocatrice : À qui donne t’on le droit de tuer et qui est prêt à l’assumer..
Pour donner des éléments de débat, je vous propose deux choses : une expérience personnelle décrite et un Tedx sur ma vie de Réanimateur face à la mort. Vaste sujet mais il faut imaginer que la vraie question éthique c’est le QUI, et peut être la poser.

Expérience personnelle

 J’ai aussi appris que l’homme même jeune pouvait avoir le choix de sa vie et surtout de sa fin de vie.
Il avait dix-huit ans à peine, jeune myopathe dans son fauteuil. Nous nous étions souvent vu en consultation ou en hospitalisation de courte durée. Il aimait la vie, il aimait lire, il regardait internet, savait tout sur tout. Il avait décidé vers l’âge de 14 ans quand ses mouvements devenaient impossibles, quand sa respiration se faisait rare que même si pour certains la trachéotomie avait allongé la survie de plusieurs années en apportant une assistance respiratoire permanente, il avait décidé que ce ne serait jamais pour lui. Ils avaient expliqué, à ses parents, à ses frères, à nous qu’il préférait mourir ; que c’était son choix. Ils savaient que quand ses muscles respiratoires seraient insuffisants, quand l’assistance ventilatoire par masque serait incompatible ou plus compatible, il préférait mourir.  Il avait pour le moment échappé à la trachéotomie et surtout à la décision de ne pas, il avait un masque souvent sur le visage pour respirer mais pas de trachéo. Il est arrivé dans le service en urgence, il avait du mal à respirer, nous savions. Je revois encore son corps dans le lit, si grand lit, ses yeux, si grands yeux, sa parole si belle parole. Nous avons en équipe fait le tour de la situation, évoqué les problèmes éventuellement surajoutés, les infections possibles et puis nous n’avions rien trouvé. Inexorablement sa musculature respiratoire avait perdu de son efficacité et inexorablement il allait vers l’asphyxie. Nous sommes allés le voir avec Jean Claude, j’étais encore de garde ce soir-là. Nous avons discuté de la seule alternative qui restait, intubation avec ventilation puis trachéotomie. Nous savions, il savait. Il a reprécisé ses choix, les conséquences de ses choix. Il parlait difficilement en se séparant de temps en temps du masque, il était posé serein, il était prêt. Nous avons ensuite passé un long moment avec sa famille qui avait déjà envisagé les choses, qui ne voyait pas comment cela allait se passer. Allait-il s’asphyxier progressivement, lutter pour respirer et devenir, tout bleu et mourir. Allait-il être intubé puis endormi et enfin libéré par nous. Allions-nous respecter son choix. Nous avons ensemble repris tous les éléments, toutes les perspectives pour revenir à l’ultime et dernière perspective. Nous ne l’intuberions pas contre son gré, nous ne le laisserions pas s’asphyxier dans la douleur, nous lui amènerions du confort pour qu’il ne souffre pas, puis l’hypercapnie allait arriver et il s’endormirait tranquillement. En gros nous lui apporterions du confort jusqu’à ce que le gaz carbonique de son sang mal évacué par le poumon ne le plonge dans une narcose sans retour vers l’arrêt. Cette nuit-là, la famille était présente pendant la garde, nous avons beaucoup discuté, il riait, il racontait des souvenirs. Il avait fait le choix de niquer la mort, il décidait. Plus tard dans la nuit, nous étions tous les deux, il m’a parlé de ces choses d’homme. On a discuté de ce sexe  qu’il n’avait jamais pratiqué, on a parlé de tout cela, en vieux copain puis nous avons été dormir.
Quelques jours ont passé, il respire de plus en plus difficilement, il commence à lutter. Ce matin il m’a dit que c’était trop dur. Alors avec Jean Claude, avec le Staff que vous connaissez déjà nous avons entamé la dernière discussion, celle du choix. Tout le monde a participé. Ensuite avec l’équipe, avec sa famille, nous avons mis en place la morphine doucement, il riait encore. Nous avions que la douce torpeur allait l’envahir puis que la douleur de la respiration disparaitrait, puis que la respiration se ferait plus lente, puis qu’il s’endormirait définitivement puis que son cœur s’arrêterait.Cela a duré un certain temps en jours, puis j’ai senti qu’il commençait à s’endormir, qu’il respirait moins. Alors j’ai posé la blouse sur la chaise en famille et j’ai attendu. Petit à petit il a commencé à faire des pauses respiratoires de plus en plus longue, puis il est parti. J’ai juste gardé mes larmes pour ses proches autour de moi, j’ai partagé le sentiment d’avoir fait ce qu’il voulait de l’avoir respecté. Oui il est venu dans le service et oui, on n’a pas écouté ceux qui se défausserait en disant je te trachéotomise car je suis docteur moi, connard, et je sauve la vie, on n’a pas écouté ceux qui disaient mais mettez-le en soins palliatifs, on va le garder en vie le plus longtemps possible. On l’a pris chez nous dans le service où il venait depuis toujours où il connaissait tout le monde, on l’a pris avec sa famille, on a rediscuté, on a rediscuté de son choix de niquer la mort, de choisir. Et puis quand respirer est devenu trop difficile, on n’a pas mis de machine, on a augmenté la sédation pour qu’il s’endorme et apaisé en quelques jours il est parti la main dans la main. Personne n’ fait d’injection létale  il est mort comme il avait vécu : debout dans sa tête. 

mon TED sur la mort vue par un réanimateur

https://youtu.be/JM1ZdqbjeJ4

Peut être un nouveau débat ?