Organisation médicale et lits de réanimation – Public/Privé

par Igor AURIANT, médecin réanimateur, membre de Citizen4Science

J’avoue que je suis un peu perplexe sur la situation que nous vivons.

Médecin Réanimateur, j’ai été Réanimateur puis chef de service de réanimation dans le public pendant de longues années (à peu près 20 ans)
puis j’ai ouvert un service de surveillance continue dans une clinique privée en Normandie d’une capacité de 29 lits.

La crise du COVID ayant débuté, nous avons dans notre service ouvert une Réanimation de 8 lits soit 21 lits de surveillance continue et 8 lits de Réanimation. Je précise que nous sommes trois anesthésistes Réanimateurs et Réanimateurs médicaux exclusivement dédiés à cette structure.
Cette ouverture s’est faite à la demande de l’ARS pour élargir l’offre de soins.

Première phase :
Hôpitaux publics dépassés, lits ouverts chez nous, en moyenne 2 malades en permanence, peu ou pas de transfert du CHU.
Motif : la gestion de cette crise est l’affaire du Public…
Je précise que nous avons un Service d’urgence et que nous accomplissons nos missions de service Public et que même si nous sommes une grosse clinique privée, les patients bénéficiant de la Réanimation ont la même prise en charge à cout zéro que dans le public.
Cette phase 1 nous a conduit à assumer des gardes 1 jour sur 3 pendant quasiment 5 mois sans avoir l’impression d’être vraiment utile compte tenu du peu de transfert.
Je précise également que nous ne pouvons recruter du personnel médical ou paramédical de façon pérenne car les autorisations qui nous sont données sont de trois mois.

Deuxième phase :
De novembre à janvier, le CHU nous intègre cette fois dans la boucle et nous transfère à contrecœur des malades, mais cela leur permet de ne pas déprogrammer en ouvrant des Réa éphémères.
Notre Réanimation a été remplie a 80 % pendant cette période sans discontinuer et nous avons pu avoir la satisfaction de participer à l’effort de guerre ! Toujours 3 de garde tous les jours pendant cette période.
Mes interrogations à l’ARS pour obtenir une autorisation pérenne d’ouverture de lits compte tenu du besoin sanitaire restent vaines et l’autorisation est renouvelée par 3 mois, impossibilité donc de recruter ou planifier.

Troisième phase que nous vivons actuellement : COVID en croissance, peu de transfert, remplissage de l’unité à 50 %.

  • Il y a 7 jours, appel du coordinateur de la Réa CHIR du CHU : « Igor on déborde : peux tu prendre des malades ? Réponse : Oui… Aucun transfert.
  • Il y a 5 jours, devant l’absence de transfert j’appelle le REA CHIR de garde qui m’explique à demi-mot qu’ils ont pour consigne de ne rien transférer au Privé
  • Il y a 2 Jours : appel d’un REA MED du CHU pour transfert de malades : réponse: Oui, au final un seul transfert sur les 3 proposés.
    Il me rappelle pour m’expliquer que les consignes coordonnateur des REA sont claires : ils n’ont pas de lits mais pas de transfert vers le Privé.
  • Hier, appel du patron du SAMU qui me demande si je peux faire des lits pour accueillir des malades de la région nord qui sature, en accord avec les deux ARS. Réponse : Oui. Aucun transfert. Il m’explique à l’issue et en off que la coordination préfère ne pas transférer vers le Privé.

Je sais et ceci sans innocence qu’il existe une guerre Public/Privé.

Je sais également qu’il peut y avoir un problème de compétence ou de qualifications, mais ancien du Public et reconnu comme réanimateur avec une équipe sur place dédiée à la Réa, nous sommes dans les standards et nos compétences sont parfaitement reconnues en off.

Aujourd’hui après presque un an de garde un jour sur trois dans l’esprit de cette crise, je reste perplexe et plutôt dépité de cette guerre Public/Privé qui je pense n’a plus de sens.

Aujourd’hui je suis surpris de l’absence d’autorité de nos ARS et de l’absence d’anticipation ou de pérennisation d’un système qui conduit à poursuivre des autorisations limitées à trois mois, empêchant ainsi de recruter des personnels pour avoir un effectif suffisant tant médical que paramédical.
Nos infirmières font avec ce qu’elles ont et reviennent en heures sup pour combler les trous. Empêchant en fait d’ouvrir des lits de Rea pérennes car Privé.

J’ai appris ce jour que ces Choix du CHU et de la Réa Chir actuelle pouvait être dictés (hypothèse) par l’absence de clôture du SEGUR de la santé et qu’ils désiraient pouvoir justifier de la suractivité pour négocier des moyens mais aussi empêcher toute structure privé d’avoir des lits de Réanimation.

Voila j’avais besoin un peu fatigué de vous décrire une situation qui me peine.
Croyez que notre réa reste ouverte avec des médecins présents et engagés en garde un jour sur trois mais que ces visions dogmatiques d’un autre temps me dépassent.

Je suis ouvert à tous vos commentaires sur cette situation ubuesque de la Normandie et particulièrement de Rouen


3 réflexions sur “Organisation médicale et lits de réanimation – Public/Privé”

  1. Témoignage qui rejoint ce que mon médecin généraliste me racontait mais j’avais du mal à le croire tellement ça semblait incohérent en pleine période de crise.

  2. Thomas Clavier

    Bonjour Igor,
    médecin dans la structure dont tu parles, je me permet de t’adresser un droit de réponse (qu’il aurait été agréable de pouvoir avoir dès la diffusion de ton message).
    J’ai personnellement assisté à quasiment toutes les réunions de cellule de crise polaire COVID du pôle Réanimation-Anesthésie-SAMU du CHU de Rouen. Il n’a jamais été question de ne pas adresser de patients dans les autres structures de l’agglomération. Je pense que le taux d’occupation de votre réa de ces derniers mois et votre participation active au groupe WhatsApp sur l’occupation des lits de soins critiques en Haute-Normandie peuvent l’attester. Les chiffres de transfert SMUR (en primaire ou secondaire) également. Sur la forme, tu cites l’équipe de réa chir actuelle comme un ensemble global mais à ma connaissance tu n’as pas cherché à contacter de médecin senior PH du service pour discuter le problème ressenti et trouver des axes d’amélioration. Le dialogue franc entre collègues de terrain permet pourtant de souvent désamorcer des situations parfois sources d’incompréhension.
    Concernant les organisation médicales, il est évident qu’être trois sur un tableau est difficile, nous avons également eu une nette augmentation de la permanence des soins dans nos secteurs et avons du faire appel à l’aide de nos collègues orientés vers une activité d’anesthésie pour assurer des gardes de réanimation, encore merci à eux. Nous sommes également fatigués de cette situation car je suis d’accord avec toi: gérer des lits temporaires à cause du COVID impacte énormément la charge de travail. J’espère que cette pandémie refluera vite pour que nous puissions tous revenir à nos organisations habituelles sans cette charge mentale permanente.

    A titre personnel, ces incompréhensions contextuelles et ponctuelles ne changent pas le plaisir que j’ai de travailler avec vous depuis de nombreuses années et j’espère que nous verrons bientôt la fin du COVID pour pouvoir souffler un peu et aller prendre une bière en terrasse !

    Amitiés

    Thomas

    1. Bonjour Thomas et merci de ta réponse. Ce blog est ouvert et il n’y a pas de droit mais des libéré-ertés de réponse. Contrairement à ce que tu dis les responsables de l’anesthésie, de la réanimation chirurgicale et de la réanimation médicale sont au courant de ce sujet et ont été informés en direct. Peut être ne t’ont il pas transmis.
      Il est vrai aujourd’hui que la coopération bat son pleine que nos lits sont pleins également.
      LA question de la temporalité du besoin est la question réelle. Deux écoles s’affrontent celle des anesthésistes réanimateurs qui prônent les rée temporaires et celle des réanimateurs médicaux qui sont moins tranchés sur le sujet. En tant que réanimateur médical mais également anesthésiste réanimateur, je sais que la mobilisation d’une structure de Réanimation nécessite investissement et formation. La notion de temporaire sur une structure comme la notre si cela dure deux à trois ans est l’impossibilité de recruter ou de former dans le durée, ce qui va à l’encontre de ma notion de qualité des soins;
      Tu parles de dialogue franc entre collègue de terrain et devrais je le dire, le vrai réanimateur que je suis dont tu fus l’interne sait que tu ne peux le targuer de manque de dialogue, peut être as tu manqué d’info.
      La réalité de terrain au delà de ces mots est une difficulté d’harmonisations sanitaire entre public et privé sur des missions de service public qui aboutit à ces dérèglements. Les SROS antérieurs sont témoins de ces débats auxquels j’ai participé tant pour le public que pour le privé en mon temps.
      Donc essayons de prévoir un contexte sanitaire adapté à la Prise en charge de nos patients et sortons de cet archaïsme.
      en ce qui concerne le verre, tu es également le bienvenu.
      En ce qui concerne le dialogue franc tu peux compter sur moi

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Résoudre : *
17 × 13 =