Des principes actifs identiques font-ils des médicaments identiques ? le cas de Nurofen vs NurofenFem

Des principes actifs identiques font-ils des médicaments identiques ? le cas de Nurofen vs NurofenFem

30 octobre 2021 2 Par e-Citizen

Profitons d’un billet de Anne-Cécile Mailfert « Lettre à un pharmacien » paru le 29/10/2021 sur le site de France Inter pour rappeler quelques principes de définition d’un médicament.

Notre sujet est de répondre à cette analyse et conclusion erronée ci-dessous, sans rentrer dans les considérations de prix ou de « marketing » genré et autres « taxe rose » qui n’ont pas manqué de faire polémique sur les réseaux sociaux :

Citons au passage la réaction d’Emmanuelle Ducros

La photo qui illustre l’article est trompeuse, alors précisons-bien que AC Mailfert compare Nurofen et NurofenFem :

Quelle erreur AC Mailfert fait-elle dans sa démonstration ? Son erreur est de penser que le fait que le principe actif soit identique en fait des médicaments identiques.
On rappelle donc qu’un médicament, c’est un ou des principes (ingrédients) actifs, qui peuvent être sous différentes formes chimiques, ce qui peut INFLUENCER le devenir dans l’organisme de ce principe actif,
ainsi que des excipients (ingrédients non actifs).

Ainsi, la formulation d’un médicament, science à part entière appelée « galénique » peut générer des médicaments différents en terme d’effet, notamment délai d’action, intensité de l’effet, persistance de l’effet, interactions médicamenteuses, etc.) pour 1 même composition en principe actif.

Dans le cas de NUROFEN, le principe actif est sous forme d’acide : c’est l‘ibuprofène
Dans le cas de NurofenFEM, l’ibuprofène est intégré sous forme de sel de ce dernier à l’aide d’un acide aminé appelé lysine, pour former du lysinate d’ibuprofène.
Cela a des conséquences notamment en termes de biodisponibilité et donc par exemple délai d’action du médicament.

En pratique, le lysinate d’ibuprofène présente une différence notable avec l’ibuprofène en terme d’absorption dans l’organisme car il est soluble immédiatement en milieux aqueux, ce qui a pour conséquence d’accélérer le délai de présence du principe actif dans le sang après la prise du médicament.
Ainsi, la biodisponibilité du médicament est améliorée, ce qui est prouvé par les études pharmacocinétiques à l’appui de l’autorisation de mise sur le marché du NurofenFem qui ont consisté à mesurer la quantité d’ibuprofène dans le sang des volontaires à différents moments après la prise. Il en ressort que la concentration sérique maximale est atteinte en 35 minutes contre 90 minutes pour le Nurofen, laissant présager un délai d’action significativement plus court.

Pour 1 comprimé de 400 mg , les concentrations sériques max chez l’adulte sont d’env 48,5 ± 3,4 µg/ml pour l’ibuprofène lysine et le Tmax de 0,58 h vs 1,33 h pour l’ibuprofène acide.

Par ailleurs : le lysinate d’ibuprofène est fabriqué sous forme de comprimés pelliculés, l’ibuprofène classique sous forme de comprimés enrobés. L’enrobage permet au comprimé de mieux résister à la destruction par les sucs gastriques ce qui influence la pharmacocinétique (libération du produit dans l’organisme). Ainsi, une forme galénique différente fait également un médicament différent.

Concernant les sels de molécules acides, c’est un classique en galénique pour obtenir des formes améliorant le délai d’action via une biodisponibilité améliorée.

Cela se traduit-il par une différence de délai d’action réel, c’est-à-dire ressenti par les patients, pour ce médicament précisément ?

Il est toujours utile de faire des études cliniques, et non pas se baser uniquement sur des corrélations ou modélisations dites PK/PD (pharmacocinétique/pharmacodynamie), mais pour un dossier d’AMM, les mesures de PK sont suffisantes.

Nous avons donc recherché et trouvé un essai clinique récent (2020) ne constate pas de différence favorable au lysinate dans la douleur dentaire aiguë postopératoire :

Par ailleurs, une étude de PK chez le volontaire sain a testé l’association (ibuprofène/caféine) vs lysinate d’ibuprofène, qui indique que la prise pendant les repas du lysinate d’ibuprofène affecte sa biodisponibilité défavorablement. Or le médicament est conseillé pour une prise pendant les repas (pour éviter des effets indésirables gastro-intestinaux).

En 2015, le fabricant de Nurofen, Reckitt Benckiser, a été condamné par l’autorité de la concurrence australienne pour avoir commercialisé (en vente libre) le même médicament Nurofen sous forme de lysinate d’ibuprofène dans des emballages variés pour des indications différentes (migraine, céphalées,…) :

Ceci attire notre attention sur le fait qu’en France, NurofenFem ne semble pas différent d’une autre forme commercialisée : Nurofen Flash 400 mg.
Citizen4Science a lancé l’étude de ce dossier – à suivre.