Retour vers le futur, illustration film

Voyage en uchronie, ou les possibles du passé

par Marc Porée, Professeur émérite de littérature anglaise, École normale supérieure (ENS) – PSL

Le dernier prix Goncourt, Vivre vite, de Brigitte Giraud, consacre l’actualité de la notion d’uchronie en littérature. En une série de courts chapitres précédés de la mention « Si ? » – « Si je n’avais pas voulu vendre l’appartement ? » « Si mon grand-père ne s’était pas suicidé ? » « Si je n’avais pas visité cette maison ? », « Si je n’avais pas téléphoné à ma mère ? », son récit revient sur les circonstances de la mort de l’homme qu’elle aimait, tué le 22 juin 1999 dans un accident de moto. Si, si… En rendant le procédé systématique, l’autrice toujours endeuillée s’offre, sans en être tout à fait dupe, la consolation de la fiction. Celle-ci revêt l’apparence d’une réalité alternative, ou contrefactuelle : dans un monde parallèle au nôtre, son « Claude » n’aurait pas trouvé la mort.

Quid de l’uchronie, donc ? On ne connaît peut-être pas le mot, mixte barbare de chronos, pour le temps, et d’ou, préfixe négatif, le tout désignant un non-temps, de la même façon que l’utopie renvoie, elle, à un non-espace. Mais la chose nous est familière. En témoignent deux exemples empruntés à la culture pop. Au cinéma, Back to the Future/Retour vers le futur (1985), de Robert Zemeckis, fait œuvre de pionnier. Dans les années 80, Marty Mcfly, adolescent désoeuvré, fait la connaissance du docteur Emmett Brown, l’inventeur d’une drôle de machine à remonter le temps. À la suite de diverses péripéties, le garçon revient à l’époque où ses (futurs) parents allaient se connaître, en novembre 1955, soit trente ans plus tôt. On assiste à ses tentatives maladroites de changer le cours des choses, avant de le voir opérer un « retour vers le futur », toujours plus problématique à mesure que la trilogie se déploiera.

De prime abord, le titre du juke-box musical & Juliet (2019), semble, lui, concrétiser le triomphe de la cancel culture. Roméo est évincé du couple mythique formé par les amants de Vérone, au profit de la seule Juliette. Shakespeare s’est rangé aux arguments de son épouse, la féministe Anne Hathaway. Sur scène, la tragédie va bifurquer du côté de la comédie au moment où l’héroïne ne s’ôte pas la vie dans la crypte. Elle devient une jeune femme émancipée, Roméo finit par revenir d’entre les morts, et le couple de chanter à gorge déployée sur des airs de Jon Bon Jovi, Britney Spears, Céline Dion, Katie Perry, etc.

« Les possibles du passé »

L’uchronie est au passé ce que la science-fiction est à l’avenir : la seconde anticipe, là où la première se met en quête de ce qu’on appellera, à la suite de Pierre Bayard, les « possibles du passé ». Avec son dernier ouvrage, Et si les Beatles n’étaient pas nés ? (2022), le critique prend un malin plaisir à se faire contrefactuel. Sans les Scarabées de Liverpool, les Kinks auraient pris toute la lumière ; en l’absence de Proust, toute une génération d’écrivains, dont Anatole France était la figure de proue, se serait durablement imposée, et l’histoire littéraire aurait aujourd’hui un autre visage. Idem pour Marx, Freud et Kafka.

Le film ‘Yesterday’ de Danny Boyle (2019) imagine un monde qui n’aurait jamais connu les Beatles.

Fidèle à sa démarche éprise de « paradoxes critiques », Bayard joue les provocateurs : « On n’arrête pas d’encenser les chefs-d’œuvre sans prendre la mesure des dégâts qu’ils provoquent ». Et de prendre la défense d’œuvres injustement évincées du système de valeurs dominant, en rêvant pour elles d’« un monde alternatif plus accueillant. » On connaît la propension d’un Bayard mi-figue, mi-raisin, à vouloir « corriger les hiérarchies souvent contestables de la postérité littéraire et artistique », quand ce n’est pas à vanter les bienfaits qu’il y aurait à réattribuer les œuvres, à faire, par exemple, de Kafka l’auteur de L’Etranger ou de Tolstoï le créateur de Autant en emporte le vent (Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, Minuit, 2010). Son mérite principal, cependant, est de nous rappeler que la prise en compte de ce qui ne s’est pas passé, ou de ce qui aurait pu se passer autrement, relève bel et bien d’un mode de cognition en bonne et due forme.

Il y a longtemps que les historiens ont retenu la leçon. À force de se pencher, entre autres choses, sur le sort des batailles, ils en sont venus à s’interroger. Et si Napoléon avait vaincu à Waterloo ? ; et si les Confédérés avaient remporté le conflit contre leurs frères du Nord ? ; et si les nazis n’avaient pas perdu la Seconde guerre mondiale ? Ils ruminent depuis longtemps, aussi, la longue portée de la pensée de Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, la face du monde aurait changé. » Même si le philosophe consacre son fragment à la « Vanité » et aux causes et conséquences de l’amour, sa réflexion porte en germe la notion d’alternative à l’histoire officielle racontée par les manuels. Ici, la disproportion entre un détail anatomique et les conséquences géopolitiques, à l’échelle de Rome, du choix amoureux fait par Marc-Antoine, est à ce point spectaculaire qu’elle interpelle l’historien (tout comme elle frappe l’imagination). Rien d’étonnant, donc, qu’on doive à un spécialiste de l’histoire des religions, Charles Renouvier (1815-1903), la paternité du néologisme « Uchronia ». Pour la circonstance, le philosophe se fit romancier.

L’Anti-déterminisme de Renouvier

Rien de tel qu’une fiction, censément écrite par un obscur moine du XVI siècle, pour faire passer un propos ambitieux, parfaitement résumé par un titre à rallonge : Uchronie (l’Utopie dans l’histoire), Esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être. Et d’imaginer, vers la fin du règne de Marc Aurèle, une ligne de divergence–« point de scission » est l’expression de Renouvier –, à partir de laquelle le christianisme ne serait pas devenu religion d’État, et aurait même été bouté hors des frontières romaines, vers l’Est. Ainsi l’Occident aurait-il pu faire l’économie de guerres de religion sanguinaires autant que multiséculaires…

Partisan convaincu de la laïcité avant la lettre, le penseur républicain – nous sommes en 1876 – aura eu besoin de l’uchronie pour donner du corps à sa conviction profonde : le libre arbitre doit s’imposer dans la gestion des affaires humaines. Son récit a beau être « chimériquement défectueux », il fait œuvre « utile », en réclamant à cor et à cri « le droit d’introduire dans la série effective des faits de l’histoire un certain nombre de déterminations différentes de celles qui se sont produites. » Machine de guerre contre la religion, son uchronie est surtout un anti-déterminisme, une mise en demeure « adressée aux partisans nouveaux, sérieux, trop peu résolus peut-être, d’une liberté humaine, réelle dans le passé qu’elle a fait et qu’elle aurait pu ne pas faire, et grosse d’un immense avenir, dont sa propre affirmation doit être le point capital. »

Portrait de Charles Renouvier par Henri Bouchet-Doumenq, 1889. Détail. Source : Wikipédia

Imaginer des mouvements de bascule

De l’ouvrage de Renouvier, les auteurs d’uchronies fictives retiendront la composante civilisationnelle. Tant qu’à faire, autant que les lignes de divergence débouchent sur des mouvements de bascule géopolitique de très grande ampleur. C’est l’audacieuse ligne de conduite adoptée par Laurent Binet, dans Civilizations (2019), ou par les Chroniques des années noires (2002) de Kim Stanley Robinson. Plus classiquement, la réécriture s’envisage aussi à partir de la destinée d’un « grand » homme. Stephen King tente ainsi de prévenir l’assassinat de Kennedy (22/11/63, 2011). La même année, Rêves de gloire, de Roland C. Wagner, spécule sur le destin d’une Algérie évoluant « très différemment » à partir de l’assassinat du général de Gaulle, en octobre 1960. Le complot contre l’Amérique (2004), de Philip Roth imagine un Roosevelt battu aux élections présidentielles de 1940 par Charles Lindbergh, l’aviateur devenu homme politique antisémite et fascisant. Eric Emmanuel Schmidt romance la double vie, contrefactuelle et réelle, d’Adolf Hitler, à partir d’une hypothèse a priori simple : et si le peintre du dimanche n’avait pas raté le concours d’entrée à l’École des Beaux-Arts de Vienne ? (La part de l’autre, 2001). Pour sa part, George Steiner avait mis en scène la capture, au fond de la jungle amazonienne, d’un Hitler nonagénaire, dans le controversé Le Transport d’A.H. (1981).

Explorer d’autres chemins

C’est souvent que les romanciers imaginent le pire, donnant ainsi à penser qu’uchronie et dystopie ont partie liée. « Et si les nazis étaient devenus les maîtres du monde ? » : tel est sans conteste le scénario le plus répandu en fiction à ce jour. D’authentiques chefs-d’œuvre, dont Le Maître du Haut château (1962), de Philip K. Dick, y côtoient des dizaines de romans animés par le même souci : refaire l’histoire pour mieux comprendre ce à quoi nous avons échappé. De fait, inverser la flèche du temps, pour en remonter le mécanisme autrement, c’est chercher à le « réparer » : et si le non temps de l’uchronie était, en définitive, un « bon » ou « meilleur » temps (préfixe eu, en lieu et place de ou) ? C’est aussi refuser l’idée reçue selon laquelle il n’y aurait qu’une manière d’écrire l’histoire – celle que signent les vainqueurs –, et, de fil en aiguille, qu’une pensée (« unique »), qu’un système économique (le capitalisme néo-libéral), etc. Cela revient, de facto, à s’inscrire en faux contre la tristement célèbre formule thatchérienne : There Is No Alternative. D’autres chemins existent. À condition qu’ils ne croisent pas la route des « faits alternatifs » forgés en son temps par l’Administration Trump. Nous parlons ici de fiction, pas de mensonges caractérisés.

Il y a quelque chose de prométhéen, mais aussi d’enfantin, à vouloir contredire l’histoire de la sorte. L’enfant, ce potentiel « pervers polymorphe » dont parle Freud, déteste les contraintes tout comme il a plaisir à nier les évidences. Le romancier, mais il en va de même des cinéastes tel Quentin Tarantino et son iconoclaste Inglourious Basterds (2009), lui ressemble quand il cherche à prendre sa revanche sur le monde des adultes et les grands malheurs, historico-politiques, que ces derniers s’ingénient à propager. En récusant le principe de réalité, il se crée un espace de jeu. Tantôt, il joue à se faire peur : « C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreur, mais tout de même : aurais-je été si craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour Président ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? » (Le complot contre l’Amérique). Tantôt, il joue tout court, à l’image d’un Salman Rushdie nous offrant, avec les accents orphiques de La terre sous ses pieds (1999), une réjouissante fable postcoloniale, dans laquelle il réécrit l’histoire du rock & roll. Non, le rock n’est pas né en Occident, mais en Orient, sur le sol indien. Au passage, « Pretty Woman », de Roy Orbinson, est réattribué aux Kinks. Mais c’est presque un détail d’une histoire qui voit Kennedy périr assassiné, mais aux côtés de son frère Robert, et pas à Dallas.

Et si le Nobel… ?

L’irrévérence de Rushdie nous ramène à ses Versets sataniques (1988). L’un des personnages du roman y remontait en songe aux origines de la constitution du Coran, à la recherche d’une ligne de divergence : le moment où Satan se serait substitué à l’Ange de la Récitation, pour souffler au prophète des sourates controversées, récusées par la suite. Hérésie ! protestent les théologiens d’un Islam rigoriste, qui nient l’existence d’une telle ligne de faille. Possible narratif ! s’écrie le romancier naturellement sceptique. Dialogue de sourds, assurément : Rushdie aura payé un lourd tribut, et encore tout dernièrement, à cette « divergence » condamnée par les islamistes purs et durs. Dans son dernier recueil d’essais, Langages de vérité 2003-2020 (Actes Sud, 2022), il persiste pourtant à rappeler qu’une des modalités du « Et si ? » prend naissance dans les contes arabes des Mille et une nuits, où il est loisible de poser simultanément une chose et son contraire, anticipant en cela sur les possibilités spatio-temporelles infinies offertes par la physique quantique. L’équivalent arabe de la formule « Il était une fois » est kan ya ma kan, que l’on peut traduire par « C’était ainsi, ce n’était pas ainsi. »

Avec des si, on mettrait Paris en bouteille, entend-on souvent dire. Loin de mettre la littérature de fiction en bouteille, la multiplication des « Et si ? » la libère de la Bastille dans laquelle certains voudraient la garder prisonnière. Et si, à la date du 6 octobre 2022, le jury du Nobel avait décidé de faire coup double, en attribuant avant tout le prix à Annie Ernaux, mais aussi à Salman Rushdie ? Ou serait-ce que certains “possibles du passé” sont moins possibles que d’autres ?

Image d’en-tête : image inspirée d’une scène du film de Robert Zemeckis ‘Retour vers le futur’ (Back to the Future) – 1985

Pour aller plus loin

Texte paru initialement dans The Conversation.

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