Ce soir Henria n’est plus

15 mars 2021 0 Par e-Citizen

Ce soir Henria n’est plus. Son mari vient de me prévenir par Sms.
Je suis triste. Je viens de perdre cette patiente qui m’était chère, une grande dame comme il ns arrive d’en rencontrer dans notre carrière de médecin. Nous nous sommes rencontrées en 2019, un vendredi soir aux urgences.

Elle venait pour la Nieme fois avec un tableau de constipation. Mais cette fois ça ne passait pas. Le scanner montrait une sténose du sigmoïde avec une occlusion colique d’amont. Il y avait aussi quelques lésions de carcinose. Henria avait eu 1 cancer du col traité 7 ans plus tôt.

En entrant dans sa chambre j’ai vu une femme de 51 ans très élégante. Je lui ai expliqué que quelque chose bloquait, que ça pouvait être plein de choses et qu’il fallait faire une poche.
Quand je l’ai opérée j’ai découvert une maladie généralisée. Je l’ai vite adressée à l’onco pour radio chimio.

On s’est revues pendant son traitement pour un prolapsus de sa stomie que j’ai fini par opérer.
En février 2020, elle est revenue pour de violentes douleurs en rapport avec une rechute.L’onco a voulu reprendre la chimio mais souci uro associé (uretères envahis), ça a traîné…

À chaque fois je faisais le lien avec l’onco. Un jour de mai, elle a beaucoup vomi ; je leur ai dit de venir aux urgences. Le scanner n’était pas bon. L’occlusion touchait l’intestin grêle avec un estomac très gros. Je leur ai annoncé à elle et à son mari qu’elle était condamnée.
Mais qu’on ferait tout pour la faire vivre le plus longtemps et le mieux possible. Les gastro et les radio interventionnels ne voulaient pas faire de gastrostomie avec la stomie déja en place. J’ai donc demandé à une autre équipe qui a accepté. Cela lui a permis de boire et d’évacuer le trop plein.
Elle n’était plus alimentée que par des perfusions. Elle a repris une1 chimio mais les plaquettes chutaient et elle a enchaîné les infections (urinaires, PAC)… on a décidé de lui foutre la paix.
Un week-end d’octobre, son mari m’a alertée par Sms pour de violentes douleurs.
Idem les urgences et là : occlusion de grêle à anse fermée (urgence chir). De 65 kg elle ne faisait plus que 30 kg. J’ai été franche. « Si je ne l’opère pas, elle meurt, si je l’opère, je ne sais pas trop ce que je vais trouver ni pouvoir faire. Elle était prête à y retourner…
J’ai donc opéré, tombant sur une énorme magma tumoral et par chance un morceau de l’anse que j ai réussi à mettre en stomie. La 3e sur ce petit abdomen de 30 kg.
Je l’ai recroisée un midi de novembre dans un resto. Elle buvait un jus de fruits frais. Je la croyais déja partie.

Non Henria a enchaîné les jours avec un courage et une dignité sans pareil. Je suis allée la voir en sortant de mon concours de PH. Elle était en soins pal, souriante comme toujours et pourtant si affaiblie. Je savais au fond de moi que c’était la dernière fois que je la voyais.

Depuis la Covid, j’ai fait je ne sais pas combien de certificats pour sa sœur qui vit en Belgique. J’espère qu’elle était à coté d’elle ce soir. Son mari a été exemplaire très présent, très aimant. Je déconnais souvent avec elle, parlais de tout et de rien, tout en regardant les stomies…

On fait certes un métier de technicien… mais on partage des moments extrêmes avec nos patients aussi bien quand ils sont éveillés que quand on a les mains dans leur ventre. Ils n’en ont pas conscience. Cela vaut il mieux parfois…

Un témoignage de Adeline Vitry @adeline_vitry chirurgienne viscérale – membre de Citizen4Science