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Des activistes du réseau social X (ex-Twitter) s’auto-censurent quelques heures pour se plaindre d’Elon Musk

Le 27 octobre, le milliardaire fêtait son rachat de Twitter. Son évolution vers l’abonnement payant et une liberté d’expression accrue ne plaît pas à tous, mais l’addiction au réseau reste la constante pour tous, peut-on conclure de cette initiative

Tristan Mendès France et Rudy Reichstadt son en lutte contre le complotisme. Ils collaborent régulièrement dans cette activité notamment via une émission YouTube. Julien Pain travaille chez France Info, avec une émission appelée « Vrai ou Faux » (anciennement « Vrai ou Fake ») se donnant la mission de vérificateur d’informations (« Factchecking »). Pour boucler la boucle : Tristan Mendès France officie également sur France Info avec l’émission « Complorama ».

Tribune de trio pour une brève grève du tweet

Leur point commun vis-à vis du réseau social X ? Chacun y possède un compte en son nom propre et en fait un usage intensif : leurs interventions sont pluriquotidiennes pour sensibiliser leur public au complotisme et à la désinformation et faire la publicité de leurs actions, émissions et ouvrages. De fait, on peut les considérer comme des « influenceurs » sur la toile, avec pour Julien Pain près de 130 000 abonnés à son compte , 72 000 pour Tristan Mendès France et 25 000 pour Rudy Reichstadt.
Depuis un an, ils sont en guerre ouverte contre le milliardaire qui a acquis leur outil de communication sur les réseaux sociaux. Ils ont donc choisi la date symbolique : un an de prise de pouvoir par Elon Musk. pour une action voulue d’ampleur mais qui se résume à 24 heures sans publier sur le réseau social.

Pour donner du poids à leur tribune, ils sont allés puiser dans leur réseau et trouvé quelques personnalités médiatiques pour la cosigner, comme la chroniqueuse et humoriste Sophia Aram, l’animateur Christophe Beaugrand, le philosophe des sciences Etienne Klein, l’infectiologue Karine Lacombe, la journaliste Salomé Saqué. S’y associent également des journalistes divers pour près de 25 cosignataire dans leur texte publié par le journal Le Monde.

Les arguments à l’appui de la responsabilité d’Elon Musk

Les auteurs se plaignent que depuis la prise en main de la plateforme Twitter par Elon Musk, il y a eu « réduction significative des équipes de modération » ce qui ne permettrait plus au réseau social de lutter correctement contre les contenus illicites, contrevenant de ce fait à la législation européenne en termes de « désinformation, apologie du terrorisme, pédopornographie, incitation à la violence ou à la haine« . Avec les événements de la bande de Gaza où ont eu lieu des actes de terrorisme du Hamas récemment, les auteurs considèrent que ce manque de modération est spectaculaire et met en cause le retour de comptes de désinformation toxiques qui avaient été bannis à l’époque des événements du Capitole aux États-Unis.

La carte de la science est aussi mise sur la table avec l’affirmation suivante : « Des chercheurs ont par ailleurs pu constater que l’algorithme conférait une prime de visibilité aux contenus toxiques« , et « le phénomène s’est encore accru depuis qu’Elon Musk a racheté le réseau social« .

Le système d’abonnement « Twitter Blue » instauré par le milliardaire est mis en cause à ce titre. Il y aurait dès lors « un système à deux vitesses entre ceux qui font de leur présence sur ce réseau l’élément d’une stratégie d’influence et ceux qui, refusant de contribuer à la rémunération d’une plateforme […] ne bénéficient pas d’une certification ou se la sont vu retirer ». 

Sont aussi incriminés le retrait de X du code européen des bonnes pratiques contre la désinformation en ligne et les prises de position personnelles d’Elon Musk sur le réseau avec un soutien de théories du complot.

Analyse

Si sur le fond l’inquiétude est légitime, les arguments invoqués peinent à convaincre. Le premier, qui est l’affirmation pure et simple d’une réduction des équipes de modération n’est pas valable pour la France. L’équipe de modération francophone n’est constituée que de quelques dizaines de modérateurs, certes bien faible, mais son effectif a augmenté depuis la reprise par Musk, selon la plateforme. Si tel est le cas, l’affirmation des auteurs serait erronée.

Le deuxième argument se veut implacable : les contenus toxiques ou sensationnels et émotifs ont une prime à la visibilité. Oui, mais cela n’a rien de nouveau. On en parle souvent, même dans ces colonnes depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19. On nous dit bien que cela s’est aggravé encore depuis un an, mais là ce n’est plus de la science, c’est un ressenti, les chercheurs n’ayant pas encore publié de données à ce titre. L’argument de la science tourne donc court par rapport au leitmotiv : Elon Musk est responsable.

Enfin, « Twitter Blue ». La mise en place de cet abonnement payant fait couler beaucoup d’encore et c’est bien Elon Musk qui l’a mis en place. Il est venu remplacer un système de certification basé sur la notoriété, le nombre d’abonnés et l’intensité de l’activité sur Twitter et donc…. sur la capacité d’influence. C’est en tout cas les critères de Twitter à l’époque, mais en toute opacité quant à la délivrance du macaron bleu. Un signe honorifique qui a permist à des influenceurs d’avoir plus d’influence. Le milliardaire dès son arrivée a donné son point de vue. Il considère ce système aussi nébuleux sur les critères d’attribution a créé une fracture entre ceux qui ont l’honneur de la certification et les « manants » qui ne l’auront jamais car ce ne sont pas des « people » ou des influenceurs établis de réseaux sociaux.
Nombre de signataires de la tribune anti-Musk avaient ce signe distinctif et l’ont perdu. Ils s’en sont largement indignés. Il y a donc une amertume certaine des auteurs et/ou signataires d’avoir été « dégradés » en perdant leur signe honorifique sur la plateforme, c’est compréhensible. Toutefois, soutenir aujourd’hui l’ancien système qui promeut et renforce par conception ceux qui sont déjà influenceurs est étonnant et quelque peu contradictoire.

Action timide d’auto-censure

Toute action a le mérite d’exister, mais il est important d’en mesurer les impacts potentiels avant de se lancer. Le trio d’instigateurs considère que de s’abstenir de publier sur X quelques heures est une action forte qu’Elon Musk pourrait entendre si elle est largement suivie. A posteriori, on ne peut pas mesurer le succès de cette action en termes de suivi de la consigne, mais en pratique le jour J le niveau d’activité était normal. Peut-être même qu’elle a attisé la virulence des oppositions entre clans sectarisés de réseaux sociaux, qui se sont battus à coup de « hashtags » pour ou contre cette action.


Alors, cette journée « No Twitter Day » ressemble-t-elle a du boycott ? Non, admettent certains de ceux qui ont soutenu, c’était symbolique. En tout cas cela a fait publicité dans certains médias mais pour qui ou quoi ?

Il y a peut-être un décalage entre l’intention de l’action et sa perception, et le message qui passe au final.
Le compte de veille des réseaux sociaux de l’association Citizen4Science a réagi à l’annonce d’abstinence éphémère : « Cette opération laisse perplexe, non pas sur le fond mais sur la conception. On n’est pas loin des Alcooliques Anonymes dans le message véhiculé… »

Dans la même veine, d’autres ont vu un constat d’échec, témoignant d’une incapacité presque avouée à s’éloigner plus de quelques heures du réseau. Qui dit boycott ne dit-il pas action forte et/ou durable ? Les réseaux sociaux alternatifs de manquent pas. Migrer sur un autre réseau social en claquant la porte de celui honni serait une action forte mais si cela est souvent évoqué, ce n’est à ce jour pas réalisé par les activistes concernés.

Être le produit ou le client des réseaux sociaux ?

La critique du système d’abonnement (quelques euros par mois) mis en place par Elon Musk est très virulente dans la tribune. C’est pourtant le modèle vers lequel s’orientent d’autres plateformes de poids comme Meta/Facebook. L’abonnement n’est pas obligatoire, le souscrire c’est soutenir Elon Musk et l’on peut quand même s’étonner que certains des signataires soient abonnés et paient leur dime à celui qu’ils veulent voir partir, ce que l’on peut percevoir comme un soutien à sa politique de développement de X. D’autant que pour ceux qui ont suffisamment d’abonnés, cela crée une relation d’affaires avec le milliardaire qui rémunère les contenus à forte notoriété. Être contre et avec Elon Musk en même temps, c’est un positionnement compliqué.

Mais en réalité : vaut-il mieux payer quelques euros et être client d’une plateforme, sachant qu’être consommateur de services donne des droits et plus de potentiel d’action ? ou prôner la gratuité et le retour de privilèges à vie « à la tête du client », avec la pastille bleue sur critères nébuleux attribuée parfois il y a des lustres sans réévaluation ?

N’oublions pas cette vérité sur internet : « quand c’est gratuit, c’est vous le produit ».

Image d’en-tête : Dessin de presse WAN – Rédaction Science infuse

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