Éditorial – 24/06/2022

Calomnies et curées sur les réseaux sociaux


Nous vous proposons une petite mise au Point sur ce qu’a subi cette semaine le couple Alexis Corbière et Raquel Garrido, députés de la France insoumise, sur les réseaux sociaux et notamment Twitter, car c’est emblématique du fonctionnement d’une certaine machinerie d’emballement médiatique bien huilée  que favorise ces plateformes et le comportement typique de certains groupes d’internautes.
Mercredi, un article en ligne du journal Le Point fait l’effet d’une bombe, révélant que le couple exploiterait une femme de ménage algérienne sans papiers, dans une relation autoritaire attestée par des échanges rapportés entre Raquel Garrido et leur employée.
Un lynchage médiatique s’ensuit visant le couple qualifié de “Thénardier” en référence peu reluisante  aux personnages des Misérables de Victor Hugo.
16h51 : Corbière et Garrido démentent fermement dans un communiqué “Tout est faux !” publié sur Twitter
17h45 : Aziz Zemouri, le journaliste auteur de l’article, publie des photos de messages texte d’échanges à l’appui de son article
18h12 : le journaliste Olivier Tesquet publie un thread Twitter argumenté qui met en doute la véracité des pseudo-échanges tant sur le contenu à la “conjugaison grossière” que sur la forme pouvant faire suspecter un photomontage :  ‘Je ne dis pas que c’est un fake, mais si quelqu’un m’envoyait ce genre de preuve sur Whatsapp, j’aurais quelques doutes. »
Dans les heures qui suivent et jusqu’au lendemain,  des comptes “influenceurs” à l’affût de buzz personnel se saisissent de cette analyse, reprenant à leur compte cette découverte, sans citer Olivier Tesquet, et l’exploitant éventuellement à grands renforts d’outils « forensics » (analyse d’image)  pour tenter de mettre leur propre griffe à ces investigations déjà publiées (les fonds de commerce doivent bien vivre). Toujours dans la foulée, des internautes s’amusent à publie des conversations imaginaires entre Raquel Garrido et la femme de ménage, encore plus odieux, encore plus imbuvables que ceux qui étaient censés être des preuves à l’appui d’un article de révélations, voire même graveleux. Il faut bien exploiter le filon (les fonds de commerce doivent bien vivre, bis). La curée est alors à son apogée. Enfin, des “debunkers” de réseaux sociaux, à l’affût de tout ce qui peut faire du buzz sur les plateformes, tentent de joindre au plus vite le couple Corbière-Garrido, et les interpelle en public sur la plateforme pour obtenir leur attention. C’est en soi déjà un acte publicitaire. Ils ne savent pas que les professionnels, dans les rédactions, ont déjà fait le travail : des articles de fact-checking de grandes rédactions comme Libération Checknews, incluant le témoignage du couple seront publiés de façon quasi simultanée à la publication de l’annonce du Point qui suit.
Le lendemain à 13h31, le directeur de la publication du Point Etienne Gernelle présente les “excuses plates et sincères au couple, ainsi qu’à ses lecteurs : “Les vérifications complémentaires que nous avons menées nous ont révélé que des erreurs et manquements à la prudence avaient été commis. Nous retirons donc l’article.” La société des rédacteurs du Point communique dans la foulée également le matin du 23 juin : elle se déclare “affectée par le manquement aux règles élémentaires de déontologie journalistique”. “Le fact-checking, c’est avant publication, à la base” renchérira Citizen4Science sur Twitter.
Sur les réseaux sociaux, on ratisse large pour lyncher : ce sont dès lors ceux qui ont relayé  l’article du Point qui sont  descendus en flèche ou moqués, et le Point visé pour ce couac journalistique avec tant qu’à faire des reproches suspectant un acte fomenté et politique de la rédaction du journal. Géraldine Woessner, journaliste bien avisée du Point déclare devant la dérive : “le maljournalisme n’a pas de couleur politique”. En effet, vu les tribunes à la désinformation tout au long de la crise sanitaire, et la qualité trop discutable du journalisme scientifique dans les médias généralistes de tous bords, un peu de circonspection est bienvenue avant de charger de façon opportuniste.
D’autres se glorifient de n’avoir pas relayé des informations non vérifiées. Une argumentation bien pratique a posteriori dont la bonne foi est laissée à l’appréciation de chacun.
Cet article du Pont est une catastrophe journalistique et déontologique. Néanmoins le journal a réagi très rapidement. Mais c’est trop tard, dès que la mauvaise information est publiée. Car sur les réseaux sociaux, c’est immédiatement la traînée de poudre. Danièle Obono députée France Insoumise, réagit ainsi : “l’infâme mensonge s’est déjà diffusé plus massivement que ne le sera la vérité. Le mal est fait, comme voulu par l’instigateur.” Raquel Garrido confirme : “Le tort causé est indélébile”.
“Calomniez, calomniez : il en restera toujours quelque chose”, disait le philosophe Francis Bacon. Sur les réseaux sociaux, c’est plus vrai que jamais.

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