Twitter : même Elon Musk n’est pas assez riche pour apporter une liberté d’expression absolue sur la plateforme – voici pourquoi

par Eric Heinze, Professor of Law, Queen Mary University of London

Elon Musk est le milliardaire numéro un de la planète. Si quelqu’un peut transformer le cyberespace en un paradis – ou un enfer – d' »absolutisme » de la liberté d’expression en rachetant Twitter pour 44 milliards de dollars (41 milliards d’euros), il est certainement l’homme de la situation, n’est-ce pas ?

Lorsque des éléphants du marché libre comme Elon Musk ou Jeff Bezos (qui a racheté le Washington Post en 2013) prennent la tête de grands médias, on s’inquiète de l’orientation de la liberté d’expression, qui reste l’ingrédient essentiel de la participation démocratique.

Cela alimente des préoccupations plus larges concernant la privatisation toujours plus grande des espaces publics. À l’ère d’internet, le fait que nous passions une si grande partie de notre temps dans des espaces privés à générer des revenus publicitaires pour des milliardaires est considéré par beaucoup comme un affront à la dignité humaine. L’accord avec Twitter ne fait que déplacer la propriété d’un ensemble de mains privées à un autre, mais le fait que le milliardaire le plus riche (et le plus controversé) du monde soit impliqué semble aggraver la situation.

Mais la réalité est plus complexe. L’idylle nostalgique de la liberté d’expression est qu’il était une fois une « mairie » ou une « place publique », où les citoyens se réunissaient sur un pied d’égalité pour débattre des questions du jour. Chaque idée pouvait être librement exprimée, car des citoyens éclairés distinguaient le vrai du faux, le bien du mal.

Les représentants élus du peuple parviendraient ensuite à des conclusions fidèles à la « volonté du peuple » et élaboreraient des lois sages en conséquence. Ces images d’un hôtel de ville ou d’une place publique sont supposées être publiques au sens plein du terme – elles sont librement ouvertes à tous, et aucun citoyen privé ne les possède.

En fait, de telles arènes n’ont jamais existé, du moins pas dans les démocraties modernes. Dans les années passées, les lois sur le blasphème dans de nombreux pays occidentaux ont restreint la capacité des personnes à parler avec franchise de ce qui était, à l’époque, une influence bien plus grande de l’église sur la politique publique. Plus important encore, les femmes, les minorités ethniques, les personnes colonisées et autres ne jouissaient souvent d’aucune des prérogative sleur permettant de s’exprimer sans crainte dans l’agora publique, et encore moins en tant que citoyens égaux.

Pourtant, les mythes contiennent souvent une part de vérité. Il ne fait aucun doute que la protestation et la dissidence, qui se déroulaient autrefois dans les espaces publics, se sont désormais largement déplacées vers les plateformes médiatiques en ligne, détenues et exploitées par des entreprises privées. (Nous avons encore des manifestations de rue, mais même celles-ci comptent sur la publicité en ligne pour gonfler leur nombre).

Elon Musk avec le Vice-président américain Mike Pence en 2020 au Centre spatial Kennedy, juste avant le lancement du Crew Drago Demo-2 de SpaceX

Pouvoirs publics

Pourtant, si nous ne devons pas sous-estimer le pouvoir des intérêts médiatiques privés, nous ne devons pas non plus le surestimer. Presque le même jour que l’accord d’Elon Musk sur Twitter, l’Union européenne a annoncé qu’elle allait adopter une loi sur les services numériques.

Cette loi renforcera considérablement les pouvoirs de l’Union en matière de restriction des contenus faisant l’apologie du terrorisme, des abus sexuels sur des enfants, des discours haineux (que l’UE a tendance à définir en termes généraux), de la désinformation, de la fraude commerciale et d’autres discours posant des problèmes pour la sécurité des personnes ou la société démocratique.

Je dois dire, comme je l’ai écrit ailleurs, que je suis en désaccord avec plusieurs éléments de la législation européenne et des règles britanniques similaires, mais ce n’est pas le sujet ici. Le fait est que même les milliards d’Elon Musk ne le protégeront pas.

Il peut aller de l’avant et licencier tous les modérateurs de Twitter s’il le souhaite, mais il ne tardera pas à devoir les réembaucher. Pour chacune des catégories de contenu couvertes par la législation européenne, de lourdes amendes peuvent être infligées en cas d’infraction, de sorte que la seule façon d’éviter ces amendes serait de continuer à assurer la surveillance.

En fait, pourquoi ces modérateurs ont-ils été engagés au départ ? Ce n’est pas parce que Facebook, YouTube, Twitter et d’autres plateformes en ligne ont débuté avec une profonde conscience sociale.

Bien au contraire, ils ont commencé comme les prétendus absolutistes de la liberté d’expression qu’Elon Musk s’imagine maintenant être. En tant qu’entreprises américaines, elles ont supposé qu’elles respecteraient la loi sur la liberté d’expression telle qu’elle est définie dans le premier amendement de la constitution américaine.

Depuis les années 1960, la Cour suprême des États-Unis a interprété le premier amendement de manière à autoriser des discours plus provocateurs que ceux des autres pays. Néanmoins, et contrairement à la croyance populaire, même le droit américain n’est en aucun cas absolutiste en matière de liberté d’expression et ne l’a jamais été. De nombreux discours sont réglementés, comme les données militaires restreintes, les accords de confidentialité professionnelle et les détails des procédures de jury, pour ne citer que quelques exemples parmi tant d’autres.

Comme je l’ai expliqué dans mon livre de 2016, Hate Speech and Democratic Citizenship, aucune société n’a jamais permis une liberté d’expression absolue, et aucun système juridique n’aurait jamais les moyens de la soutenir. Nos arguments sur la réglementation sont toujours une question de degré, et jamais de tout ou rien.

Comme on pouvait s’y attendre, la bulle du premier amendement des grandes plateformes américaines de médias en ligne a rapidement éclaté. Étant donné leur portée mondiale, elles sont soumises aux lois de tous les pays dans lesquels elles opèrent.

Dès que l’UE a commencé à sévir, ces entreprises ont soudainement engagé des légions de modérateurs en ligne. Et les nouvelles lois européennes, qui ont été adoptées avant même que le rachat par Elon Musk ne soit en préparation, montrent que les pays qui abritent des marchés clés peuvent sévir encore davantage.

Les épreuves de force à venir ne se dérouleront donc pas entre une censure dictatoriale dans un coin et l’absolutisme de la liberté d’expression dans l’autre. Elles se dérouleront entre les entreprises et les gouvernements. Et comme Elon Musk le saura bientôt, s’il ne l’est pas déjà, de nombreux gouvernements semblent prêts à se battre.

Article traduit par la Rédaction de Science infuse, original paru en anglais dans The Conversation

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