‘La découvreuse oubliée’ d’Elizabeth Bouchaud, au théâtre de la Reine Blanche
Ce spectacle est le quatrième épisode d’une série consacrée par Elizabeth Bouchaud (qui est également directrice du théâtre de la Reine Blanche) à quatre figures de femmes de science injustement invisibilisées. Les récits sont donc fondés, à chaque fois, sur des faits authentiques. Par ailleurs, bien entendu, chaque épisode peut se voir indépendamment des autres.
Marthe Gautier était, à la fin des années cinquante, une brillante chercheuse qui revenait tout juste d’un séjour de formation aux États-Unis.
A l’hôpital Trousseau, à Paris, dans le douzième, elle entre dans le service du professeur Turpin et elle fait la connaissance d’un jeune collègue, Jérôme Lejeune. Turpin est l’un des rares scientifiques de son époque à être persuadé que l’homme possède 26 chromosomes, soit 13 paires de deux, et non pas 27 ou 28 comme le prétendent certains ; de plus, il pense que ce qu’on nomme alors le mongolisme serait, en réalité, une maladie d’origine génétique, une malformation chromosomique. Mais, pour prouver cette seconde intuition, il aurait fallu utiliser une toute nouvelle technique, celle de la croissance cellulaire, que personne en France ne connaissait. Marthe Gautier intervient : elle maîtrise parfaitement cette technique qu’elle a apprise lors de son séjour aux États-Unis. Turpin consent à ce qu’elle mène des travaux dans ce sens mais il ne lui alloue aucun crédit pour autant.
Alors, pendant deux ans, au prix d’un labeur immense et solitaire, grâce à un investissement personnel et même financier (puisqu’elle n’a pas de crédit, il faut qu’elle compense), Marthe Gautier va mener ses recherches et aboutir à l’une des immenses découvertes de la Science au XXe siècle : celle de la trisomie 21. Non seulement, de fait, l’homme possède 26 chromosomes, mais, chez certains enfants, le chromosome 21 n’est pas une paire, il comporte un troisième élément, une aberration chromosomique.
Cette découverte primordiale, le collègue de Marthe, Jérôme Lejeune va s’en emparer, et il va, au passage, passer sous silence le rôle de Turpin et celui, essentiel, de Marthe.
Sur la publication officielle de la découverte, Marthe n’apparaîtra qu’en deuxième position, affublée d’un autre prénom que le sien et avec une faute d’orthographe dans son nom…
Telle est l’invraisemblable histoire de cette découverte, la trisomie 21, et du vol effarant qui s’en suivit jusqu’à ces toutes dernières années et la reconnaissance, enfin, 54 ans plus tard, de l’apport d’une femme, Marthe Gautier.
Des interprètes d’un très grand talent (dont l’immense Marie-Christine Barrault dans le rôle principal), une mise en scène inventive, bourrée de trouvailles toutes plus ingénieuses les unes que les autres, une scénographie et une bande son d’une précision parfaite, nous permettent d’explorer avec infiniment de plaisir ce récit tout à la fois de Science, d’Histoire, d’espionnage, de rouerie, de trahison, de lutte et de retournements de situation. Et l’on découvre, derrière l’aventure humaine et professionnelle de Marthe Gautier et des gens qui l’entouraient, tout un arrière-fond culturel, psychologique, sociétal, historique, politique et religieux.
C’est en 2014 seulement que Marthe Gautier sera définitivement reconnue comme « la découvreuse oubliée » de la trisomie 21. Dans le discours de remerciement qu’elle adressa au comité d’Éthique de l’Inserm, elle expliqua que, dans les années soixante, la médecine était un univers masculin : elle aurait pu dire que l’univers tout entier était masculin. Et, pour conclure, elle souligna : « Les femmes font un usage différent du pouvoir. Du moins je l’espère. »
TEXTE=Élisabeth Bouchaud
MISE EN SCÈNE=Julie Timmerman
JEU=Marie-Christine Barrault + Marie Toscan + Matila Malliarakis + Mathieu Desfemmes
ASSISTANTE MISE EN SCÈNE=Véronique Bret
SCÉNOGRAPHIE=Luca Antonucci
CRÉATION LUMIÈRES=Philippe Sazerat
COSTUMES=Muriel Mellet
Durée 1 h15
jusqu’au 29 mars 2026
Théâtre de la Reine Blanche,2 bis Pass. Ruelle- 75018 Paris
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