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‘Certaines n’avaient jamais vu la mer’ au théâtre Essaïon

Elles sont seulement deux sur la scène de l’Essaïon, Sandrine Briard et Béatrice Vincent, jupe longue et chemisier strict, pour nous conter une histoire aussi authentique qu’effrayante.

Entre 1908 et 1925, plusieurs centaines de femmes japonaises furent arrachées à leurs foyers, leurs amis, leurs coutumes, et expédiées par bateaux aux États-Unis afin d’épouser des compatriotes depuis longtemps installés au pays de l’oncle Sam et qui désiraient y fonder une famille.

Toutes, elles sont jeunes, très jeunes, beaucoup trop jeunes pour certaines, la plupart d’entre elles sont vierges et certaines, même, n’avaient jamais vu la mer.

Elles sont, pour la plupart, les puînées d’une aînée plus chanceuse, ou plus jolie, qui a été sollicitée pour devenir Geisha : ce qui, en soi, n’est qu’une forme larvée et élégante de prostitution mais qui rapporte énormément et permet de nourrir, en retour, la famille. Elles, non, elles ne seront même pas geishas, et les parents les ont vendues pour un bon prix dans le but, présenté comme parfaitement enviable, d’épouser des immigrés japonais dont elles ne connaissent que la photo et deux ou trois lettres par lesquelles on leur promet un avenir radieux.

Et ces femmes-là, parties, avec des étoiles dans les yeux, au pays mythique où les maisons sont toutes immenses, les hommes tous très velus et les femmes toutes très libres, vont connaître non pas « le rêve » mais, bel et bien, « le cauchemar américain ». Les maris promis ont vieilli par rapport à leurs photos, ils sont employés, ouvriers, manœuvres ou fermiers, et, des maisons, elles ne connaîtront, au mieux, que les granges. Elles vont devoir servir, travailler sans relâche, s’offrir à des époux grossiers et enfanter à n’en plus finir.

Dans le pays où elles débarquent, l’esclavage a été aboli depuis le 31 janvier 1865 : mais comment se nomment donc les conditions de misère dans lesquelles elles vont se retrouver, moquées par les blancs et maltraitées par les maris ?

Et le pire est encore à venir pour elles lorsque, le 7 décembre 1941, l’armée de leur pays d’origine détruira la flotte de leur pays d’accueil, et qu’elles devront, elles, subir les conséquences de la guerre.

Dans ce texte très fort de  Julie Otsuka, défendu par  Sandrine Briard et Béatrice Vincent, il est question d’un passé pas si passé que ça, d’un lointain qui n’est pas vraiment lointain. Et, en permanence, le texte revendique une première personne du pluriel, un « nous », qui traduit la solidarité, la sororité, et l’exemplarité. Car, ce qu’ont subi ces jeunes japonaises, il est clair que ce sont les conditions intrinsèques d’un patriarcat dominant auquel vient s’ajouter le racisme systémique : elles sont les victimes des hommes, des hommes blancs, d’une logique économique et sociale qui réduit les femmes à n’être qu’un corps, une force de travail, un asservissement en œuvre.

Aucune d’entre elles n’avait jamais vu l’Amérique, certaines n’avaient jamais vu la mer, et, au début du XXe siècle, elles ont découvert « L’amer ».

Durée 1 h15

le mercredi à 21h jusqu’au 25 mars 2026

Essaïon Théâtre 6, rue Pierre au Lard – 75004 Paris

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