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‘Alexeï et Yulia (Navalny mon amour)’ au théâtre de Belleville

Il est au fond, immobile et de dos, comme s’il était enfermé, en lui-même ou pire encore, et elle, elle arpente l’espace, avec nervosité et fébrilité, tandis que, peu à peu, tombe sur eux une lumière rouge, rouge comme du sang versé, rouge comme la peur, et que résonne la voix délicate, au seuil de la brisure, d’Anohni, interprétant le Perfect Day de Lou Reed.

Rien n’a encore été dit mais la tension dramatique est déjà présente.

Lui, c’est Alexeï Navalny, le principal opposant au régime de Poutine, l’homme qui a osé se présenter aux élections présidentielles, qui a osé tenir tête au régime. Elle, c’est Yulia, la compagne de toujours d’Alexeï, le soutien de ses combats, son inspiratrice, sa force autant que son épouse. Et l’on est quelque part,  à Berlin, un jour de janvier 2021. Alexeï a décidé de repartir à Moscou. Il vient de l’apprendre à Yulia. Alexeï a subi une tentative d’empoisonnement, il se remet à peine et difficilement de 18 jours de coma et il sait, pertinemment, qu’à peine arrivé à Moscou, il se retrouvera incarcéré, sommairement jugé, inévitablement condamné, perdu.

Alexeï et Yulia : ils sont deux, deux contre le temps qui cogne, deux contre la mort qui rode, deux contre la folie de certains hommes. Et voilà qu’il lui annonce qu’il va partir, qu’il va la quitter, qu’il va mourir. Et elle ne veut pas, elle s’oppose, elle veut le retenir. À tout prix.

Sous leurs pieds, un grand rectangle, semblable à un tatami ou à un ring de boxe, de couleur rouge, sur lequel ils vont et viennent, vêtus de noir, comme s’ils s’affrontaient à grand coups de mots, d’idées, d’arguments.

D’un côté le devoir, la fidélité à ses principes, la nécessité morale de l’engagement, de l’autre la vie, le bonheur, le droit de garder autour de soi les bras de celle qu’on aime. Le choix est impossible…

Leur partition, à tous deux, est rude, courageuse, essentielle. Les échanges verbaux sont âpres et poétiques à la fois, comme dans les meilleurs moments des Justes de Camus, lorsque l’échange philosophique se drape de l’émotion du vécu et des sentiments humains. Il y a là de quoi alimenter une thèse d’état en plusieurs milliers de pages et de quoi pleurer le restant de ses jours. Et cela nous parle, à nous, de la nécessité de résister, de la légitimité de mourir pour ses convictions à défaut de pouvoir vivre pour son bonheur.

Ce texte bouleversant, qui est l’œuvre à quatre mains de Sabrina Kouroughil et Gaëtan Vassart, est né d’une absence de texte : cette pièce vient d’une pièce qui n’est plus. Dans son journal de prison, Alexeï Navalny regrette énormément qu’on lui confisque tous ses écrits, et, en particulier, un dialogue auquel il tenait et qu’il avait composé en reconstituant le dialogue qu’il avait eu avec son épouse, Yulia, la veille de son retour en Russie. Le dialogue original est retourné au néant, détruit par la dictature de Poutine. Mais ce spectacle, l’œuvre de Sabrina et Gaëtan, le fait renaître : un très bel exemple de phénix théâtral !

Un spectacle éblouissant et qui implique le spectateur (pas seulement à son entrée dans la salle) puisqu’il pousse tout un chacun à s’interroger : et moi alors ? Quel vêtement porte donc mon inconscient ? Qu’est-ce que je fais de la vérité ?
Une véritable expérience théâtrale à recommander à tous, quel que soit l’âge, quelle que soit sa vérité.

À la limite de la crédibilité

Texte, mise en scène et jeu Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart
Conseil dramaturgique Marion Stoufflet
Lumières Erik Priano
Son Christophe Séchet

Théâtre de Belleville, 16 passage Piver- 75011 Paris

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