Cinéma : ‘Nuremberg’ de James Vanderbilt
En 1945, quelque part au fin fond de l’Autriche tout fraîchement libérée du joug nazi, des soldats américains stoppent une lourde berline allemande dont émerge l’obèse silhouette d’Hermann Goering, lui-même : il déclare venir se rendre aux alliés mais demande aux g.i. de bien vouloir porter ses bagages. Tel est le personnage d’emblée campé par Russell Crowe et filmé par James Vanderbilt : prêt à affronter ses responsabilités mais terriblement imbu de sa personnalité. L’ancien dignitaire nazi est aussitôt conduit à la prison de Nuremberg, où il rejoint 21 de ses comparses.
Le film, adaptation de l’ouvrage The Nazi and the Psychiatrist de Jack El-Hai paru en 2013, raconte les rapports entre les accusés nazis et le psychiatre Douglas Kelley, juste avant et pendant ce qui allait être « le procès du siècle ». Kelley est chargé par l’administration pénitentiaire de s’assurer de la santé mentale des prisonniers et de veiller à ce qu’ils ne se suicident pas.
Juste après la guerre, la tenue d’un procès ne va pas de soi : nombreux sont ceux qui estiment que les prisonniers nazis ne méritent guère qu’une exécution sommaire. D’ailleurs, d’un point de vue strictement juridique, il n’existe pas réellement, ou pas encore à l’époque, de motif pour inculper des militaires étrangers en temps de guerre.
Mais d’autre voix s’élèvent : si les nazis ne sont pas jugés, cela signifie que les libérateurs se comportent comme eux, et, sans autre logique que leur bon droit, décident du bien et du mal. Si les nazis ne sont pas jugés, on risque de voir se reproduire l’erreur fatale de la première Guerre mondiale : un peuple allemand frustré, méprisé, maltraité, qui va nourrir un désir de vengeance à long terme. Si les nazis ne sont pas jugés, cela signifie qu’ils ne sont pas des êtres humains comme les autres, susceptibles d’être confrontés à leurs erreurs afin d’en payer les conséquences. Seules les créatures diaboliques échappent à la Justice des hommes : les nazis sont, eux aussi, des hommes, donc ils doivent être jugés.
Le film ne donne pas dans la facilité, il est exigeant, complexe, et tente de cerner l’extrême difficulté de la situation.
On a parlé de « performance » en ce qui concerne l’interprétation de Russell Crowe : ce n’est pas juste, il est, au contraire, très sobre, et, dans le rôle, il « n’en fait pas des tonnes » (il y avait pourtant, physiquement, de quoi, tant chez Hermann Goering que chez Russell Crowe). Face à lui, Douglas Kelley (excellent Rami Malek) montre un psychiatre décidé mais fragile, et qui, s’il maîtrise son analyse, n’en montre pas moins ses faiblesses humaines, en particulier dans le rôle qu’il joue entre le Reichmarschall, d’un côté, son épouse, Emmy, et sa fille, de l’autre, lorsqu’il se charge de transporter des lettres au mépris de tout protocole.
Le procès finit par avoir lieu, pour lequel sera purement et simplement créée le concept de « crime contre l’Humanité » appelé à être, hélas, utilisé par la suite. Et là encore, le film montre bien l’extrême difficulté de l’exercice judiciaire lorsqu’on est confronté à des personnalités aussi extrêmes : entre autre, le personnage complexe du procureur Robert Jackson qui faillit bien ne pas venir à bout de la logique infernale de Goering.
Léo Woodall, lui, présente un sergent d’infanterie, Howie Triest, qui, bien que d’origine allemande, mais juive, a été contraint de fuir son pays en 1940 avant d’y revenir, cinq ans plus tard, sous l’uniforme américain. Il représente une sorte de « voix raisonnable » au milieu des excès et des contradictions des uns et des autres, lui qui, tout à la fois, est allemand, juif, et naturalisé américain. Triest explique au psychiatre Douglas Kelley que, si une telle chose, l’Allemagne nazie, a eu lieu, c’est parce que des hommes et des femmes, tout à fait ordinaires, ont « laissé faire » et que, lorsqu’ils se sont enfin réveillés, il était déjà trop tard.
Nuremberg nous fait passer cette leçon, sans prêche fastidieux ni effets hollywoodiens : ne pas fermer les yeux, ne pas « laisser faire » ce qui, hélas, pourrait se reproduire.
‘Nuremberg’ de James Vanderbilt avec Russel Crowe, Rami Malek, Richard E. Grant, Michael Shannon, Leo Woodall
durée 2h28
Sortie 28 janvier 2026
Cet article GRATUIT de journalisme indépendant à but non lucratif vous a intéressé ? Il a pour autant un coût ! Celui de journalistes professionnels rémunérés, celui de notre site internet et d’autres nécessaire au fonctionnement de la structure. Qui paie ? nos lecteurs pour garantir notre indépendance. Votre soutien est indispensable.
Science infuse est un service de presse en ligne agréé (n° 0329X94873) piloté par Citizen4Science, association à but non lucratif d’information et de médiation scientifique.
Notre média dépend entièrement de ses lecteur pour continuer à informer, analyser, avec un angle souvent différent car farouchement indépendant. Pour nous soutenir, et soutenir la presse indépendante et sa pluralité, faites un don pour que notre section presse reste d’accès gratuit, et abonnez-vous à la newsletter gratuite également !
ou via J’aime l’Info, partenaire de la presse en ligne indépendante
