Exposition ‘Franta, la condition humaine’ au musée de Vence
Même s’il demeure à Vence depuis maintenant 68 ans, Franta a connu, dans sa jeunesse, la peur, la privation et la contrainte : son œuvre en est à tout jamais marquée.
De son vrai nom Frantisek Mertl, Franta est né le 16 mars 1930 à Trebic, dans ce qui était alors la Tchécoslovaquie, l’une des républiques de l’URSS. Après avoir étudié les beaux-arts à Brno et à Prague, de 1952 à 1958, il prend la décision de quitter son pays, et de franchir le rideau de fer, pour découvrir, à presque trente ans, la liberté et l’art moderne.
Même si ses productions de l’époque (comme le portrait de Jacqueline,

sa compagne, en 1965), montre bien l’influence qu’eurent sur lui Pablo Picasso ou Francis Bacon, il s’en détache très vite pour parvenir à ce qui sera sa facture personnelle. Qu’il travaille l’huile ou le bronze, Franta est l’auteur d’une œuvre puissante, directe et troublante.
A l’exemple de son mentor Picasso, Franta se veut un témoin du monde et de son époque. Il sait que l’artiste est celui qui traduit la cruauté des mœurs, l’aridité des périples humains et l’extrême ténuité de l’espoir.
Alors, il montre, alors il dit, aussi bien les faits historiques dramatiques qui entachent nos consciences (Srebrenica 1995 ;

Fukushima 2010)

que l’enfer toujours actuel des migrants (Traverse 1985 ; Espoir 2022). Il rappelle ce que nul ne doit oublier : Triptyque « Témoins » 1994. Et il évoque également l’univers quotidien et ses impasses : celle des foules anonymes entassées dans les transports urbains (Métro 1995)

ou celle de nos déchetteries qui font de la terre la poubelle de notre consommation (Dépôt 58 1993).

Chez Franta, les personnages sont noirs, s’ils ne le sont de peau, ils le sont d’âme ou de destin, car il sait bien, il l’a constaté lors de ses voyages (Mali, pays Dogon, Kenya, Burkina Faso, Niger, Sénégal, Gambie) que pour l’essentiel la part noire de l’humanité est celle qui souffre. Et ces corps noirs n’ont, pour la plupart, pas de visage : ce ne sont pas des portraits que peint Franta mais la trace, la preuve, l’empreinte, de ce qu’une partie des hommes a fait, ou fait encore, subir à une autre partie des hommes. Ces personnages noirs, assis cote à cote, dans une même et parfaite immobilité, et comme traversés, déchirés, en plein ventre, par la marque blanche, ce sont les descendants de ceux que le colonialisme a détruits (Entre monde 2022). Ce torse humain, fait d’un bronze qui se prend des allures de silex, n’a plus de bras, plus de jambes, et son ventre paraît grand ouvert comme si nous étaient ainsi imposée l’horrible fragilité des entrailles mises à nu (Grand torse 1992). Prométhée lui-même, chez Franta, n’a plus de bras et ne risque donc plus guère d’offrir aux hommes ni le feu, ni la science, ni rien (Prométhée 2012).
Et même lorsqu’il peint des portraits, Franta nous parle de souffrance : celle du réfugié dont le visage n’est qu’un entassement de taches sombres qui lui dessinent un front, des pommettes, des orbites, une barbe, mais pas de regard ; comme si cet homme, précisément, ne pouvait plus jamais rien regarder (Réfugié 2023).
Tout est peut-être contenu dans la toile datée 1996-2025 (29 ans d’élaboration?) : un homme se tient debout face au spectateur et lui fait signe ; tout son corps est tendu comme s’il cherchait à s’extraire du cadre du tableau et sa main vient s’écraser comme si elle se plaquait sur un mur de verre entre lui et le spectateur, entre lui et nous ; comme s’il nous appelait à l’aide sans parvenir pourtant à communiquer. La toile s’intitule Appel. Justement !
C’est là tout la dimension viscéralement politique de l’œuvre de Franta : l’attente, c’est une silhouette effondrée d’un homme qui ne sait ce qu’il peut faire là (Attente 2 2023). Le veilleur, c’est cet homme qui baisse la tête, comme d’avance vaincu (Le veilleur 2012).
Pour autant, le travail de Franta n’est pas dépourvu d’humour. Dans Sebrenica (1995), un pointeur de souris informatique en forme de main rose désigne cyniquement le cadavre dépecé d’un animal. Dans Pourparlers (2022), une toile de petite taille représente deux mains humaines qui évoquent irrésistiblement l’index de Dieu tendu vers la main d’Adam dans la célébrissime fresque de Michel-Ange. Sauf qu’ici il n’y aura nulle alliance divine et que ces deux mains ne se rejoignent pas et se trouvent devant un sordide décor de câbles électroniques. Ce petit tableau, de plus, est une partie isolée d’une autre toile, beaucoup plus vaste, représentant deux soldats face à face dans un conflit armé: le Pourparler n’est qu’un leurre !
Pour autant, enfin, l’œuvre de Franta n’est pas, non plus, dépourvue d’espoir. Dans Solidarité (2023), un homme aux allures de Christ aux douleurs est entraîné, emporté, sauvé par deux autres. Dans Fuite (2022), un homme est porté par un autre : l’échappatoire existe, semble nous dire Franta. Lui-même, il est vrai, est bien placé pour savoir que le désespoir n’a qu’un temps et que les nuits, toujours, promettent l’aube à venir.
Jusqu’au 24 mai 2026
Musée de Vence / Fondation E. Hugues
2 Place du Frêne 06140 Vence.
Du mardi au dimanche, 11h-18h
Dernière entrée : 17h30
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