Jérémie Mercier apprenti-gourou Épisode 3  Step right up! Step right up!

Jérémie Mercier apprenti-gourou Épisode 3 Step right up! Step right up!

12 mars 2022 2 Par La Rédaction

Par Tonis Prants. Tonis vit à Tallinn, Estonie

Sur les traces de bonimenteurs de l’Ouest américain… à l’Estonie… en passant par la France

Cet article est disponible en estonien et en russe

Antud artikkel on saadaval ka eesti keeles

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Lisez les épisodes précédents de notre saga Mercier : épisode 1, épisode 2


Cette histoire commence dans les années 1850 dans l’Ouest américain. La ruée vers l’or puis la construction des chemins de fer attirent des milliers de Chinois, émigrés volontaires ou recrutés au pays par les compagnies de chemins de fer, comme la Central Pacific, l’Union Pacific ou la Northern Pacific.

Avec eux, les travailleurs chinois emportent leurs coutumes et leur fameuse médecine, notamment une huile de serpent, remède prétendument capable de guérir toutes sortes de maux. Le serpent d’eau chinois n’existant pas en Amérique, cette huile devait être importée de Chine, d’où un prix élevé.

Une aubaine pour de nombreux charlatans, qui ont tôt fait de faire commerce d’une « snake oil » vendue par des « salesmen » itinérants. Le truc, vous l’avez vu dans les westerns ou les albums de Lucky Luke : une cariole tirée par deux chevaux arrive dans un petit village de l’Ouest américain, le salesman monte sur une caisse en bois, interpelle le badaud, fait l’article de sa snake oil ou autre produit miracle, solution à tout problème, vend le produit, puis repart vers le prochain village.

Vers 1935 à Ripon dans le Wisconsin : salesman de Wilson Monarch laboratory
extrait du site Medicine and the Frontier « Old West« 

La plus connue de ces snake oils était celle de Clark Stanley. Quand le Pure Food and Drug Act fut adopté en 1906, le Bureau of Chemistry – l’ancêtre de la Food and Drug Administration – engagea des études sur son contenu réel. Vous le devinez, point d’huile de serpent dans la potion de Clark Stanley. Un procès s’ensuivit, et Clark Stanley plaida no contest (reconnaissance de culpabilité).

Publicité pour la Snake Oil – source Wikipedia

Vous pourriez croire que ces histoires de remèdes miracle sont bien folkloriques, mais qu’elles n’ont pas de résonance actuelle. Aujourd’hui moins naïfs car mieux éduqués et mieux informés, nous avons développé en chacun de nous un esprit critique affûté. L’information, accessible gratuitement et immédiatement, abonde sur internet. Nous savons recouper des sources. Nous savons que certaines sont plutôt dignes de confiance, et d’autres moins. Beaucoup savent trouver et lire des publications scientifiques, connaissent la différence entre un pré-print déposé sur un repository par un chercheur en rupture de ban dans un domaine qui n’est pas le sien, et un article publié par une équipe de spécialistes reconnus dans leur domaine dans une revue à comité de lecture. Bref, l’huile de serpent, nous, on ne nous la fait pas.

Et pourtant. Le fait est que les réseaux sociaux sont devenus une sorte de nouveau Far West, dans lequel prospère les nouveaux salesmen. Celui-là fait des fortunes en promouvant les jus de fruits et légumes comme remède aux cancers. Cet autre professe que le SIDA n’existe pas. Ils ont une audience considérable et grandissante, notamment sur Youtube. La crise sanitaire actuelle n’a fait que renforcer leur audience.

Je souhaitais aujourd’hui vous présenter une des arnaques les plus communes de ces salesmen. Une arnaque qui, en substance, consiste à vous faire croire que vous purgez votre foie et/ou vésicule biliaire de leurs amas de cholestérol, débris et autres calculs,  quand en réalité vous ne faites que produire des billes de savon par le fondement.

Du savon par le quoi ???

La recette du savon est connue depuis les royaumes de Sumer et Babylone. Elle implique le mélange d’un corps gras (comme de l’huile d’olives) et d’une solution alcaline (telle que la soude caustique). Ça, c’est la version pour papa et maman dans la cuisine.

Réaction chimique de saponification :
soit : corps gras + NaOH (ou KOH) → glycérol + savon
où R est une chaîne d’atomes de carbone et d’hydrogène. On peut avoir par exemple :
R = (CH2)14 – CH3.
Savon de Marseille

Pour les besoins de l’arnaque, on produira le savon dans les intestins. Le suc pancréatique, riche en bicarbonates, combiné à du sulfate de magnésium jouera le rôle de solution alcaline. Pour motiver le pancréas à produire de grandes quantités de suc pancréatique, on veillera à absorber dans les jours précédents une grande quantité de liquide acide, tel que jus de pamplemousse ou citron. Absorber ensuite l’huile d’olives, vous irez ensuite dormir.

Le résultat ? Douze à vingt-quatre heures plus tard, et pour peu que vous ne tiriez pas la chasse, vous voilà détenteur de jolies billes de savon. Une victime anglaise de cette arnaque a eu la brillante idée d’apporter les siennes à l’hôpital pour étude…. Ça flotte, ça se morcelle si vous appliquez un peu de pression avec les doigts, ça fond à 40°C en 10 minutes. Pas étonnant pour des billes constituées essentiellement d’acides gras. Alors pas de doute pour celui qui veut savoir plutôt que croire, c’est du savon.

Jusqu’ici, c’est une gentille expérience de chimie mais pas de risque pour la santé, non ? Effectivement, la chimie amusante façon Gaston Lagaffe se transforme en véritable arnaque quand un salesman monte sur l’équivalent moderne de la caisse en bois du Far West – Youtube – pour vous présenter cette procédure comme un moyen de « nettoyer votre foie », comme une « méthode INFAILLIBLE pour évacuer les calculs » qui va « décupler votre énergie », et vous assure que les billes de savon sont en réalité des « calculs biliaires ». Pourtant… N’importe qui a déjà vu un vrai calcul biliaire vous confirmera que ça ne flotte pas, ça ne fond pas, et que vous n’arriverez pas à le morceler avec vos doigts. Et puis un vrai calcul biliaire atteint l’intestin en passant par le sphincter d’Oddi, qui ne s’ouvre pas sur plus de 3mm. Comment expliquer que les calculs que les salesmen vous présentent mesurent parfois plus d’un 1cm ?

Plus c’est gros, plus ça passe

Prétendre produire des effets thérapeutiques avec des « médecines » alternatives, c’est la promesse du salesman de 1850 comme de celui de 2022. Dans ce cas précis, la promesse époustouflante, c’est l’expulsion de calculs biliaires par voie naturelle. Plus besoin d’une opération chirurgicale – la cholécystectomie, l’ablation de la vésicule biliaire – ou d’un traitement aux ultra-sons, souvent douloureux. Non, avec le Clark Stanley de 2022, du sulfate de magnésium, de l’huile d’olive, et roule ma poule.

Si notre niveau d’éducation et notre accès à l’information en 2022 est considérablement plus grand qu’en 1850, notre envie de croire au merveilleux reste, elle, illimitée, aujourd’hui comme jadis. Sur Internet, et Youtube en particulier, les vidéos de cette procédure, connue sous le nom de « cure du foie d’Andreas Moritz » ou « de Hulda Clark », abondent. Malheureusement, elles adoptent pour l’écrasante majorité d’entre elles le point de vue du badaud convaincu. Les rapports sérieux sur cette cure, analysant la procédure avec les outils de la science, se comptent sur les doigts de la main. Le triste signe qu’en 2022, sur les réseaux sociaux, c’est souvent la science qui est marginale, et la superstition majoritaire.

Le résultat ? Un boulevard pour les salesmen, qui, à en juger par leur nombre et leur audience grandissante, font un business des plus juteux avec un tour de passe-passe à la portée de civilisations tout juste sorties du néolithique. Dangereux aussi. Car pendant que les victimes de ces escroqueries produisent des billes de savon pour le seul bénéfice de leur proctologue, les vrais calculs biliaires, qui nécessiteraient potentiellement un traitement ou une opération, ne sont pas traités.

Mais il y a plus grave encore. Certains salesmen proposent des « traitements alternatifs » pour le cancer, le diabète, ou la maladie d’Alzheimer. Toutes ces causes de désespoir qui font baisser la garde intellectuelle d’un individu, voire de toute une famille notamment quand c’est un enfant qui est touché. Les victimes de ces pathologies graves qui se « soignent » avec un régime végétarien, végétalien, cétogène, à la spiruline ou à base de fruits et légumes crus perdent un temps précieux pour engager un vrai traitement.

Après des années de laisser-faire, les autorités françaises sortent lentement de leur torpeur contre ces dérives. La Miviludes, Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, a récemment (juillet 2020) obtenu l’ouverture d’une enquête contre l’un des « naturopathes » les plus en vue du Youtube francophone.

Il est possible que cette réaction des autorités ait créé un vent de panique chez les salesmen français. En tout cas, depuis l’ouverture de cette enquête, certains salesmen français sont soudainement partis avec armes et bagages, direction l’étranger…

Reval Snake Oil Liniment Ltd

Le salesman dont il est question aujourd’hui ne propose pas d’huile de serpent. Néanmoins, pour la modique somme de 397 EUR – payable en trois fois contre un modeste supplément – il est un de ceux qui vous vendent un programme fondé sur le tour de passe-passe de la production intra-intestinale de savon sous le nom de « nettoyage du foie pour décupler votre énergie ».

La promesse époustouflante est mise en avant en haut de la page web de la description du programme, mais – concession à l’époque – des réserves juridiques sont également bien planquées en bas de page, afin de ne pas tomber sous le coup des lois contre la publicité mensongère et l’exercice illégale de la médecine. Si le haut de la page vous parle de nettoyer votre foie des calculs biliaires, en milieu de page, les billes expulsées ne sont plus qualifiées que de « calculs de cholestérol » – l’adjectif biliaire a disparu. Habile formulation, quand on sait que les calculs biliaires sont pour beaucoup constitués de cholestérol, et qui permettra, devant un juge, de dire qu’il n’y avait pas promesse de purger les calculs biliaires. De la même manière, « la méthode INFAILLIBLE » – en haut de page – « ne garantit pas la guérison de quelque trouble que ce soit, chaque cas étant particulier » – en bas de page. C’est infaillible, mais ça peut ne rien guérir, il fallait y penser.

Du goudron et des plumes

Le salesman n’est évidemment pas docteur en médecine et n’a donc aucun droit à prodiguer des conseils médicaux – ce qu’un disclaimer sur son site confirme. C’est une des raisons pour lesquelles le salesman ne vend pas lui-même les ingrédients de l’« élixir magique » (Cette formule « élixir magique » est celle employée sur le site web du salesman). Mais le programme qu’il propose formule une promesse d’ordre médical, l’expulsion des calculs biliaires par voie naturelle, ce qui est obtenu à l’hôpital, par de vrais médecins, par la méthode des ultra-sons (un acte médical). Le salesman se garde bien également de prouver que les billes expulsées sont bien des calculs biliaires, et pour cause. Enfin, puisque le salesman est docteur en chimie, il ne peut en aucun cas se cacher derrière une possible ignorance d’un processus chimique aussi simple que la saponification. Je pourrais m’arrêter là, ayant apporté les preuves caractéristiques d’une pratique commerciale trompeuse au sens du Code de la consommation, article 121-2, alinéa 2b.

Mais le tableau ne serait pas complet si je n’ajoutais pas que ledit salesman fait également la promotion de multiples théories du complot, allant de l’inutilité des masques contre la propagation de la COVID-19 – il clame haut et fort ne jamais en porter – à l’existence d’un complot pour l’instauration d’une dictature « sanitaire » en France, qu’il aurait fui, renseigné « un mois avant » de l’instauration du deuxième confinement. Il qualifie l’opération Octobre Rose – opération nationale de dépistage du cancer du sein – d’ « arnaque ». Il affirmait à l’hiver 2020-2021 que le port du masque n’était pas obligatoire en Estonie, ce qui était évidemment faux, en attestent les « Measures and restrictions necessary for preventing the spread of COVID-19 » [RT III, 23.11.2020, 1 – entry into force 24.11.2020 Article 8.2 ], et affirme que le vaccin contre la COVID-19 « n’est ni sûr, ni efficace ». L’article de blog ne précise pas quel vaccin est visé par cette affirmation. La vidéo Youtube de la chaîne de Jérémie Mercier, citée en source à côté de cette affirmation, a été supprimée par J. Mercier. Son nom a récemment eu les honneurs du journal Le Monde, catégorie conspirationniste d’extrême droite. Cet mention de J. Mercier dans cet article du Monde constitue la trame d’un échange acrimonieux entre J. Mercier et William Audureau.
Il a suivi l’enseignement de Tal Schaller, star des milieux complotistes « entre 2010 et 2013 ». Ce naturopathe genevois, qui en février 2021 affirmait à la Tribune de Genève que la COVID-19 n’existe pas non plus, est décrit par notre salesman comme son « mentor ». Les grands esprits se rencontrent.

S’il ne s’agissait que de chimie intra-intestine amusante et de théories du complot délirantes, peut-être jugeriez-vous que ce monsieur ne mérite pas l’appel à la méfiance que vous êtes en train de lire. Mais une recherche plus poussée dans les textes accompagnant ses vidéos permet de conclure que les naïfs ne sont pas les seuls badauds visés. L’homme vise également les personnes fragilisées par des pathologies lourdes, comme les malades du cancer ; Page inaccessible depuis la page d’accueil du site de Jérémie Mercier et dont l’indexation par moteur de recherche est volontairement bloquée par l’insertion d’une balise « noindex ». Ce formulaire de contact demande si le requérant possède « les ressources financières pour investir en [lui] et pour [s]a santé ».

Vous voilà informés, si vous ne le saviez pas déjà. Quant à moi, en repensant à un autre cliché du Far West, je me sens une terrible envie d’apprendre à faire du goudron.

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Retrouvez les épisodes précédents de notre saga Mercier : épisode 1, épisode 2.

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