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L’alcool, fléau de santé publique : comment les pharmaciens agissent en première ligne


Malgré une baisse des volumes vendus, l’alcool demeure l’une des premières causes de mortalité évitable en France, avec des dizaines de milliers de décès chaque année. Les pharmaciens, professionnels de santé accessibles sans rendez-vous, incarnent une réponse de proximité efficace pour repérer tôt les consommations à risque et orienter vers des soins adaptés.


L’ampleur du problème en France

La consommation d’alcool recule lentement mais sûrement : les volumes d’alcool pur mis en vente ont diminué de près de 6 % en 2024, pour atteindre environ 9,75 litres par habitant de 15 ans et plus (OFDT, 2025). Près de 36 % des Français déclaraient en 2025 ne pas consommer d’alcool, contre 33 % deux ans plus tôt. Pourtant, les conséquences sanitaires restent lourdes. Santé publique France estime à environ 41 000 les décès attribuables à l’alcool chaque année, auxquels s’ajoutent près de 30 000 cancers liés. Les hospitalisations pour pathologies alcooliques augmentent paradoxalement, signe que les consommations problématiques se concentrent chez une frange plus vulnérable. Les alcoolisations ponctuelles importantes (binge drinking) touchent particulièrement les jeunes, tandis que les usages chroniques excessifs persistent chez certains adultes. Ces chiffres soulignent un paradoxe : la culture alcoolique française s’effrite, mais le fardeau sanitaire demeure majeur.

Le pharmacien, acteur de proximité incontournable

Installé au cœur des quartiers, le pharmacien voit quotidiennement des patients qui hésitent à consulter un médecin pour des sujets sensibles. Il est idéalement placé pour initier un dialogue bienveillant, sans jugement ni dramatisation. L’approche repose sur l’empathie : poser des questions ouvertes sur les habitudes, quantifier les consommations en verres standards, et repérer les signes de risque (dépassement des repères, impacts sur la santé ou le quotidien). Les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS, 2023, actualisées) insistent sur cette intervention précoce en premier recours, aux côtés des médecins généralistes, infirmiers et autres professionnels. Le pharmacien peut proposer des alternatives (activités, gestion des envies), encourager une réduction progressive et orienter vers un médecin traitant, un centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) ou d’autres partenaires médico-sociaux. Cette posture non stigmatisante favorise la confiance et l’autonomie, et permet souvent de capter des situations avant qu’elles ne s’aggravent en dépendance ou complications graves.

Un rôle réel mais perfectible

En France, les pharmaciens d’officine sont officiellement positionnés comme acteurs de premier recours en santé publique, y compris pour le mésusage de l’alcool. Depuis la loi HPST de 2009 et les évolutions ultérieures, leur champ d’action inclut explicitement la prévention, le dépistage précoce et l’accompagnement des patients. Les recommandations de la HAS et de la Société française d’alcoologie (SFA, actualisées 2023) intègrent les pharmaciens dans les stratégies nationales, au même titre que les médecins généralistes. Des formations continues obligatoires (DPC) renforcent cette mission, avec des outils concrets comme les questionnaires de repérage (type AUDIT) ou les applications d’auto-évaluation. Des études montrent que les pharmaciens interviennent efficacement dans une part significative des cas de réduction de consommation, grâce à leur accessibilité (sans rendez-vous) et à la confiance des patients. C’est donc un fait : ce rôle est décisif car il comble un vide en amont des soins spécialisés, évitant souvent des escalades vers des dépendances graves. Cela dit, il n’est pas encore pleinement exploité partout. Des enquêtes récentes soulignent que seulement une minorité d’officines mènent systématiquement des dépistages relatifs à la consommation d’alcool, freinées par le manque de temps, de formation ou de coordination avec les autres professionnels. La baisse des consommations globales masque des inégalités territoriales : en zones rurales, les pharmaciens sont souvent les seuls interlocuteurs de proximité, rendant leur intervention encore plus cruciale. Prospectivement, des initiatives comme l’élargissement des missions officinales (prévu dans le PLFSS 2026) pourraient le rendre plus décisif, en intégrant par exemple des remboursements pour ces interventions ou des outils numériques partagés.

La stratégie en France face à l’Europe et aux États-Unis

La France se distingue par une intégration forte des pharmaciens dans la prévention. Les repères officiels de maximum 10 verres par semaine, pas plus de 2 par jour et des jours sans alcool, sont plus stricts que dans de nombreux pays européens, où les seuils varient et où le rôle officinal reste souvent limité. En Europe, la consommation moyenne reste élevée dans plusieurs pays de l’Est ou du Nord, mais la France figure toujours parmi les plus gros consommateurs (environ 11 litres d’alcool pur par habitant adulte), même si la tendance à la baisse est plus marquée qu’ailleurs. Aux États-Unis, le tableau est différent : l’alcool excessif cause près de 178 000 décès annuels, avec des définitions plus larges du binge drinking (4 verres ou plus pour une femme, 5 pour un homme en une occasion). Les recommandations du NIAAA (Institut national américain sur l’abus d’alcool et l’alcoolisme) insistent sur la modération quotidienne (1 verre pour les femmes, 2 pour les hommes) sans seuil hebdomadaire aussi contraignant.Le repérage précoce via dialogue et questionnaires reste recommandé en soins primaires, mais il est moins systématiquement intégré et moins structuré qu’en France, où il s’inscrit dans une politique publique coordonnée et décentralisée incluant explicitement les pharmaciens.

Vers un avenir plus sobre ?

Les signaux sont encourageants : essor des boissons sans alcool ou à faible teneur, multiplication des mois sans alcool comme le « Dry January », et prise de conscience croissante chez les jeunes générations. Ces évolutions culturelles pourraient accélérer la réduction des risques à long terme. Reste que les hospitalisations en hausse et la persistance du binge drinking appellent une vigilance accrue. Renforcer le repérage précoce en pharmacie, développer les outils numériques d’auto-évaluation et mieux articuler les réseaux de soins seront cruciaux pour transformer cette tendance en véritable progrès sanitaire. L’alcool n’est plus un tabou, mais sa maîtrise exige une mobilisation collective et de proximité.

Illustration d’en-tête : Thomas Picauly

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