‘Le menteur’ de Pierre Corneille, au théâtre de Poche Montparnasse
Dorante est un aimable petit nobliau de province, agréable et de bonne prestance, de l’esprit et la bourse plutôt bien garnie, qui pourrait être promis à un bel avenir : mais voilà qu’il souffre d’un mal bien étrange, Dorante est un menteur. Attention, Dorante n’est pas un petit menteur comme il en est tant, menteur par omission, menteur par obligation, menteur par vantardise. Non, Dorante, lui, a le mensonge homérique : s’il ment, c’est pour se sauver du bourbier dans lequel l’avait plongé le précédent mensonge, et, par voie de conséquence, il mentira encore prochainement. Quand il ment, c’est l’avalanche, la tornade, le tsunami : il est prisonnier d’un engrenage d’illusions, d’une machinerie du leurre, d’une organisation systématique et secrète de la duperie.
Pourquoi ? dira-t-on : on ne saura jamais vraiment. Mentir est sa nature, son credo, son évidence intime. Sa vie, toute entière, est une imposture. Dorante s’invente des guerres auxquelles il n’a jamais participé, des réceptions qu’il n’a jamais données, des épouses qu’il n’a jamais fréquentées, des victimes qu’il n’a jamais tuées. Et il n’hésite pas, au passage, à leurrer les femmes qu’il croise, à malmener Cliton, son valet, à faire le malheur d’Alcippe, son meilleur ami, ni à se gausser de Géronte, son père. Peut-être -qui sait ?- Dorante se ment-il à lui-même ? Peut-être ne sait-il pas tout à fait qu’il ment, ne sait-il pas du tout qu’il ment, ne se doute même pas qu’on puisse mentir : ce qu’aujourd’hui l’on nomme mythomanie.
Et, comme Dorante est un homme, et plutôt bien fait de sa personne, et plutôt bien placé socialement, ses premières victimes sont les femmes. Dorante est un prédateur pour lequel tous les coups sont permis, et peu importe au fond s’il confond les noms de Clarisse et Lucrèce, les deux aimables créatures qu’il croise à son arrivée à Paris.
Tel est le personnage, -quelque peu monstrueux, on en conviendra- créé par Corneille en 1644, mais tel n’est pas, pour autant, le propos de sa pièce puisqu’à l’issue d’un invraisemblable enchevêtrement de quiproquos, machinations, fausses pistes et autres traquenards, au moment où, croit-on, le menteur va enfin être pris au piège, et grâce à un pied-de-nez dramaturgique qui tient du grand écart, il s’avère que rien n’est tout à fait grave, et que, si l’on doit mentir, autant mentir à bon escient.
Tel n’est pas non plus le sujet de la mise en scène de Marion Bierry. Les décors et costumes transposent la pièce sous le Directoire, soit 150 ans plus tard, suggérant ainsi « l’éternité du problème » : sous l’ancien ou sous le nouveau régime, les femmes sont toujours des victimes pas si naïves que ça, les hommes des prédateurs plutôt benêts dans l’ensemble, les mariages sont toujours aussi arrangés de façon à ce que les affaires, elles, ne soient pas trop dérangées, et l’on peut continuer à maltraiter son valet qui, après tout, est un peu payé pour ça.
La mise en espace, la façon de déambuler des comédiens, les exagérations, façon gag, des jeux d’acteurs, l’utilisation de morceaux chantés, de valses tonitruantes et de mélodies populaires (Trenet, Lama, etc) font du spectacle une sorte d’opérette à la Offenbach qui en gomme, idéalement, toutes les aspérités.
Un spectacle qui ne manque pas d’agrément, certes, mais juste un peu de profondeur…
Adaptation et mise en scène Marion Bierry
Avec, pour la représentation du 28 août à laquelle nous avons assisté :
Alexandre Bierry, Arthur Guézennec, Stéphane Bierry, Benjamin Boyer, Mathilde Riey, Anne-Sophie Nallino
Musique Laurent Labruyère et Aliénor Guéniffet
Lumière Laurent Castaingt
Costumes Virginie Houdinière
Décors Nicolas Sire
Durée 1h45
Du 5 septembre au 23 novembre 2025
Théâtre de Poche Montparnasse, 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris
Poche Montparnasse – 75 boulevard du Montparnasse – 75006 Paris
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