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Les personnes atteintes de maladies mentales doivent-elles pouvoir bénéficier d’une assistance médicale à la mort ?

Le Canada prévoit de légaliser cette pratique en 2027. Une philosophe américaine spécialisée en éthique médicale aborde les questions fondamentales

par Maria J. Kulp, Ph D, Associate Professor of Philosophy, Gonzaga University, Washington, États-Unis

Imaginez que vous viviez atteint d’une maladie depuis des années. La souffrance que cette maladie vous a causée est dévastatrice ; à tel point que vous souhaitez mourir. Vous ne vous sentez plus comme avant. Vous avez consulté des spécialistes, essayé les meilleurs traitements, mais rien n’y fait.

C’est la réalité de beaucoup de personnes, et pas seulement en raison de troubles et maladies physiques. Les maladies mentales chroniques peuvent être tout aussi écrasantes. À partir de mars 2024, le Canada a prévu de rendre l’assistance médicale au décès (AMD) accessible aux personnes atteintes de maladies mentales, élargissant ainsi un programme déjà accessible aux patients atteints de maladies physiques chroniques ou en phase terminale. Selon un rapport gouvernemental, en 2022 plus de 13 000 personnes au Canada sont décédées via une assistance médicale.

En février, le gouvernement a toutefois annoncé un report de trois ans de la mise en œuvre de ce programme controversé, estimant que le système de santé avait besoin d’un délai supplémentaire pour se préparer.

Lorsqu’elle entrera en vigueur en mars 2027, cette nouvelle disposition fera du Canada l’un des rares pays à autoriser l’AMD pour les maladies mentales. Les Pays-Bas et la Suisse font également partie de cette catégorie. Seule une minorité d’États américains, comme le Maine et l’Oregon, autorisent toute forme d’AMD, bien que de nombreux autres en aient débattu, aucun d’entre eux toutefois ne l’autorisant pour les maladies mentales.

Ses détracteurs affirment qu’il n’existe pas de garanties suffisantes et que la couverture des soins médicaux dédiée aux problèmes psychiatriques et psychologiques est insuffisante, ce qui pourrait inciter les gens à considérer l’AMD comme leur seule alternative. Ils soulignent également la difficulté à prédire si la maladie mentale d’une personne finira par s’améliorer ou non.

Les militants de l’AMD estiment que l’accès à ce choix pour les patients atteints de maladie mentale est moralement nécessaire. Mais même les personnes qui ne s’opposent pas à la nouvelle disposition canadienne se demandent si le système est prêt.

En tant que philosophe spécialisé en éthique de la fin de vie et mort médicalement assistée, j’étudie une distinction qui est au cœur de ce débat. Il existe une différence subtile mais cruciale entre le fait d’être fortement suicidaire, qui constitue une expérience susceptible d’être transitoire, et le fait, après une longue réflexion, de désirer la mort face à la souffrance.

Mon corps, mon choix ?

De nombreuses personnes s’opposent à l’aide médicale au décès, quelles que soient les circonstances, y compris en cas de maladie physique en phase terminale. Certains pensent qu’il s’agit d’une violation du caractère sacré de la vie humaine.

D’autres ont des scrupules à demander aux médecins, qui se préoccupent normalement de la préservation de la vie humaine, de contribuer à la fin de vie. En d’autres termes, ils mettent l’accent sur la non-malfaisance, l’obligation de ne pas nuire, l’un des principes fondamentaux de l’éthique médicale.

De nombreux partisans, en revanche, fondent leurs arguments sur deux autres principes fondamentaux : la bienfaisance – l’obligation de faire du bien au patient – et l’autonomie. Les arguments en faveur de l’autonomie partent généralement du principe qu’un gouvernement n’est justifié de restreindre la liberté des citoyens que si l’exercice de cette liberté cause un préjudice à d’autres personnes.

Les partisans de l’aide médicale au décès soulignent que le fait de mettre fin à sa propre vie ne porte pas préjudice à d’autres personnes, ce qui suggère que le gouvernement n’a pas à restreindre les choix du patient. La légalisation garantit que les citoyens peuvent prendre leurs propres décisions concernant l’une des périodes de la vie les plus personnelles et les plus chargées de valeurs.

Selon les éthiciens médicaux, pour qu’une personne soit considérée comme autonome, elle doit être capable d’agir intentionnellement et de comprendre les conséquences potentielles de ses actes. En outre, une personne autonome est raisonnablement libre de toute influence indue, telle que des pressions exercées par des membres de sa famille ou des considérations financières qui limitent ses choix.

Lorsqu’il s’agit d’une maladie physique, les éthiciens qui soutiennent que la mort médicalement assistée est moralement admissible considèrent les patients comme des acteurs libres exerçant leur autonomie s’ils répondent à plusieurs critères : ils sont en phase terminale et souffrent d’une maladie chronique, ils ont travaillé avec des professionnels de la santé au fil du temps et ils ont établi un désir immuable de mettre fin à leurs souffrances.

Des questions épineuses

L’expérience de la maladie mentale soulève toutefois de sérieuses questions en ce qui concerne l’autonomie des patients.

Les maladies mentales limitent souvent la capacité d’une personne à diriger sa propre vie sans subir les effets de sa maladie. Par exemple, un patient atteint d’un trouble bipolaire I n’est pas totalement autonome au milieu d’un épisode maniaque. Sans sa maladie, il serait moins susceptible d’adopter les comportements qui caractérisent un épisode maniaque, tels que des dépenses inconsidérées ou des relations sexuelles à risque.

Mais cela n’est pas vrai pour toutes les maladies mentales ni à tout moment. Une personne atteinte d’un trouble bipolaire 1 bien traité connaît des périodes pendant lesquelles ses symptômes sont maîtrisés. En fait, c’est dans ces périodes de lucidité que certains patients bipolaires décident que leur propre mort serait préférable aux souffrances qu’ils endurent.

En outre, les partisans de l’extension de l’assistance médicale à la mort aux maladies mentales estiment que la procédure d’approbation peut protéger les personnes qui la demandent lorsqu’elles ont de fortes tendances suicidaires ou qu’elles n’ont pas encore reçu de traitement adéquat.

Dans le système proposé au Canada, une personne atteinte de maladie mentale qui demande l’AMD doit avoir été informée de toutes les options de traitement raisonnables. Elle doit également faire preuve d’un désir soutenu de recevoir l’AMD, dont un délai d’attente de 90 jours après sa demande. Enfin, le patient doit faire certifier par deux médecins que ses souffrances sont « graves et irrémédiables » d’une manière que le patient juge acceptable.

Article paru initialement en anglais sur le site theconversation.com – traduction par la Rédaction.

Image d’en-tête : Bret Kavanaugh

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