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Sirop de menthe et colorant E133 : l’alerte Yuka mérite mieux que deux camps

Le 16 juin 2026, Yuka a lancé une campagne contre le bleu brillant FCF, présent dans 65 % des sirops de menthe français. La couverture médiatique qui suit illustre un traitement binaire désormais prévisible : d’un côté l’alarmisme, de l’autre le déni ou la diversion. La réalité scientifique, comme souvent, est plus nuancée et plus intéressante.

Ce que Yuka a fait, qui n’est pas totalement dénué de sens

Commençons par reconnaître ce qui mérite de l’être. L’enquête de Yuka part d’un fait incontestable : le E133 est un additif purement cosmétique, ajouté uniquement pour donner une couleur verte à un sirop qui serait naturellement transparent ou légèrement jaunâtre. La raison en est qu’il est fabriqué à partir d’arômes industriels et non de feuilles de menthe. C’est une information utile pour le consommateur.

Les industriels sont conscients du problème dans leurs sirops : Teisseire indique travailler depuis plusieurs années à la réduction des additifs dans ses sirops, Carrefour annonce que seuls 15 produits sur plus de 6 500 références de ses marques propres contiennent encore du E133.

L’argument économique souvent avancé par les industriels pour justifier le maintien du colorant est également bien démonté : retirer un ingrédient devrait logiquement réduire les coûts de production plutôt que les augmenter, et il existe déjà sur le marché des versions sans colorant à des prix comparables.

Yuka a également raison de pointer que le colorant n’est pas autorisé dans les produits biologiques, ce qui montre qu’une alternative sans E133 est parfaitement viable industriellement.

Les ratés de la communication médiatique

La couverture médiatique qui a suivi cette alerte illustre un traitement polarisé désormais systèmatique. Franceinfo titre sur « un colorant controversé comportant des risques potentiels pour la santé », Reporterre sur « un colorant potentiellement dangereux ». À l’inverse, certains sites spécialisés balaient d’un revers de main toute préoccupation au nom du principe que la toxicité dépend de la dose, ou encore se lance dans un whataboutisme sur la dangerosité du sucre que les sirops contiennent en forte quantité.

Ni l’un ni l’autre de ces cadrages n’est parfaitement rigoureux. Que dit la science ?


Toxicologie dit : ni alarmisme ni déni

L’E133, ou bleu brillant FCF, est autorisé en Europe après évaluation par l’EFSA. Dans son réexamen de 2010, l’Autorité a fixé une Dose journalière admissible (DJA) de 6 mg par kg de poids corporel et par jour, dérivée d’études de toxicité chronique avec une marge de sécurité importante. Aux niveaux d’utilisation actuels, les estimations d’exposition restent généralement inférieures à cette DJA pour la population adulte et, dans la plupart des scénarios, pour les enfants également. Seuls les très gros consommateurs, au 95e percentile des modèles conservateurs, pourraient approcher ou dépasser ce seuil.

Sur le plan toxicologique, l’E133 présente une faible absorption intestinale, la majeure partie étant excrétée sans passer dans le sang. Aucune preuve de cancérogénicité ou de génotoxicité n’a été retenue aux doses alimentaires. Des cas d’hypersensibilité existent, comme pour d’autres colorants, mais restent rares.

La question de l’hyperactivité mérite un traitement plus précis que ce qu’en font la plupart des articles. L’étude de Southampton de 2007 et des méta-analyses ultérieures ont observé un effet modeste de certains mélanges de colorants artificiels sur l’hyperactivité chez les enfants, y compris sans diagnostic préalable de TDAH. C’est précisément pourquoi l’Union européenne impose un étiquetage d’avertissement sur plusieurs de ces colorants. Mais ces données concernent des cocktails de substances, pas l’E133 isolément, et les effets observés restent modestes. Les facteurs confondants, notamment la teneur élevée en sucre des sirops eux-mêmes, compliquent sérieusement l’interprétation.

Les limites par conception de l’approche Yuka

L’application fonctionne elle-même sur une logique binaire qui ignore le principe fondamental de la science et de la toxicologie : le risque est toujours le produit d’un danger et d’une exposition. Un composé peut présenter des effets à très haute dose en laboratoire sans aucun impact significatif aux niveaux réalistes d’usage alimentaire. En classant systématiquement certains additifs comme problématiques sans pondérer sur la dose, la fréquence de consommation ni le contexte global de l’alimentation, Yuka simplifie à l’excès voire trompe la perception et peut générer une anxiété disproportionnée par rapport au risque réel.

Cela ne signifie pas que ses alertes sont sans valeur. Dans le cas du E133, l’argument « additif purement cosmétique sans utilité nutritionnelle ni technologique » est recevable indépendamment des questions toxicologiques : pourquoi maintenir et faire ingérer un additif dont l’unique fonction est esthétique, quand des alternatives existent, que le colorant n’est pas autorisé en bio, et que sa suppression ne coûte rien à l’industriel ? C’est un argument de bon sens sur la minimisation des additifs, distinct d’une alerte sanitaire.

Le problème de Yuka est précisément de mélanger ces deux niveaux d’argument, créant une confusion entre « inutile » et « dangereux » qui dessert la cause qu’elle prétend défendre.

La vraie priorité de santé publique pour les sirops

Ce qui est frappant dans cette séquence médiatique, c’est l’absence presque totale de mention du vrai problème de santé publique que représentent les sirops de menthe : leur teneur extrêmement élevée en sucre, entre 600 et 700 grammes par litre pour la plupart des références commerciales. D’un point de vue sanitaire, cette teneur en sucre est incomparablement plus préoccupante que le E133 pour les mêmes enfants dont on prétend protéger la santé. L’obésité infantile, le diabète de type 2, les caries dentaires : ce sont des pathologies documentées, avec des données épidémiologiques robustes, directement liées à la consommation de boissons sucrées.

Cette hiérarchisation des risques brille par son absence dans la couverture de la campagne Yuka. Elle n’est pas dans l’intérêt de l’application, dont le modèle repose sur le scan de produits individuels plutôt que sur l’alimentation globale. Mais elle serait dans l’intérêt des consommateurs qu’elle prétend informer.

Ce qu’il est raisonnable de faire

La position la plus cohérente avec les données disponibles est simple. Préférer les versions sans colorant quand elles existent à prix comparable : c’est une précaution raisonnable et peu coûteuse, fondée non pas sur un risque sanitaire avéré mais sur le principe de minimisation des additifs cosmétiques superflus. Demander aux industriels de supprimer un additif dont la seule fonction est esthétique et dont l’alternative existe : c’est légitime et proportionné. S’inquiéter outre mesure de la consommation occasionnelle de sirop de menthe contenant du E133 chez un enfant qui mange globalement bien : c’est excessif au regard des données de l’EFSA.

La vraie santé passe par moins d’ultra-transformés et plus de produits bruts, bien plus que par la traque isolée d’un colorant bleu dans une bouteille de sirop vert.


Illustration : Andrea pour Science infused

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