‘Les petites femmes de Maupassant’ au théâtre du Lucernaire
Elles sont quatre femmes réunies plus ou moins par hasard dans une belle propriété normande au bord de la mer. Céleste est la maîtresse de maison, belle femme d’âge un peu mûr mais qui porte encore beau et reçoit, comme elle le fait souvent, sa grande amie Hortense, même âge, même condition sociale et qui, d’emblée, raconte sa rencontre, dans le train, avec un bel instituteur dont elle est immédiatement tombée amoureuse, oubliant ipso facto qu’elle était déjà mariée. Les deux aristocrates vont être rejointes par Coralie, la nièce de Céleste, qui tient à lui raconter un événement fâcheux : elle si sage, si pudique, si comme il faut, a expérimenté une relation tarifiée avec un inconnu, uniquement par curiosité. Et Coralie n’est pas venue seule puisqu’elle présente Zoé, sa grande amie, laquelle est comédienne en une époque où la frontière entre l’actrice et la prostituée reste de l’ordre de la nuance.
Les quatre femmes ne se connaissent guère, deux sont très jeunes, les deux autres plus âgées, elles ne sont pas exactement de la même condition sociale, mais qu’importe ? La seule condition du petit séjour balnéaire était de ne surtout pas faire venir un homme. Non pas qu’elles n’aiment pas les hommes, bien au contraire, mais elles veulent rester « entre elles » pour évoquer leurs expériences, se raconter leurs vies, se livrer sans censure.
Et cette collection de petits secrets entre femmes, en l’occurrence, c’est une série de courts récits de Guy de Maupassant, réunis les uns à la suite des autres comme une sorte de patchwork théâtral.
Telle est, d’emblée, la première limite de cette « pièce », celle de ne pas être précisément une pièce : non pas un texte conçu pour la scène mais une suite de nouvelles, contes et récits, que chaque personnage, à son tour, va présenter comme une confidence faite à une amie ou un ragot rapporté à propos d’une voisine ou d’une sœur. Le procédé est redondant : il faut que je vous dise, il faut que je vous dise… Et c’est ainsi que chacune son tour exécute son petit numéro agrémenté, pour « faire vrai » de rires étouffés, de cris inutiles et de gestuelle exagérée. Il faut bien varier le ton, la hauteur des voix, les poses lascives pour faire oublier que l’on ne fait jamais que parler, sans faire, sans montrer, sans vivre. Et la petite mise en abîme qui survient en plein milieu, Coralie et Zoé jouent devant Céleste et Hortense, théâtre dans le théâtre, n’en vient que plus cruellement encore insister sur le caractère si peu théâtral de l’ensemble.
Quel que soit l’incontestable talent des quatre comédiennes, elles ont du mal à faire oublier à quel point la stratégie dramatique est parfaitement poussive.
Seconde limite, celle du contenu. Maupassant, on le sait, était ce qu’on nommait « un homme à femmes », expression bien adaptée à celui qui ne se maria jamais mais multiplia, sa vie durant, les aventures galantes, dans tous les milieux, allant jusqu’à contracter une syphilis dont il mourra dans des conditions épouvantables. Le regard de Maupassant sur les femmes est celui de son époque : il les considère comme de charmantes petits bêtes bavardes et ingénues, préoccupées par leurs dentelles et leur maquillage, et qui, tout en feignant d’être pudiques et timides, cachent une irrésistible attirance pour l’homme, le vrai, le moustachu, le viril. D’après Maupassant, la grande affaire des femmes est d’aller s’oublier un moment avec l’homme (la présence masculine hors scène de Joseph, le domestique, viril et obsédé sexuel) dans une meule de foin dont on rapporte d’ailleurs quelques fâcheux épis dans les cheveux.
On aura du mal à prendre pour postulat féministe avant l’heure, cette caricature de la gent féminine en volière adorable et qu’il faut endurer au nom du plaisir. A l’évidence, dans cet univers, si les femmes sont libres, c’est pour aller commettre quelques bêtises : ces animaux-là, au final, sont bien pires que les hommes, capables de coups de cœur, coups de tête, coups de folie.
Et l’on ne pourra que s’interroger sur l’intérêt de souligner ainsi les limites de la pensée d’un auteur, qui, par ailleurs, se trouve être un grand écrivain, mais pas vraiment un connaisseur de la psyché féminine.
Que dire, enfin, de l’anachronique présence, en plein milieu du décor, d’un poste de TSF style années 1940, alors que l’action est censée se dérouler quelques temps après la parution de Madame Bovary de Flaubert (1857) ? S’agissait-il de traduire visuellement le caractère éternel de la pensée de Maupassant ? Mais alors pourquoi pas un PC connecté sur Internet ?
De Guy de Maupassant
Adaptation Roger Defossez
Mise en scène Gwenhaël de Gouvello
Avec Eurydice El-Etr ou Nancy Loïs, Marie Grach, Karine Pinoteau et Alexandra Sarramona
Scénographie Emilien Andro
Lumières Jean Christophe Violo
Costumes Maxence Rapetti-Mauss
Jusqu’au 23 août 2026
Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris
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