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Expertise et experts – épisode 4 : Contredire un expert ?

La science, pour progresser, s’appuie sur le débat scientifique qui implique contradiction. Oui, mais pas n’importe comment. Contredire, c’est aussi se remettre en cause vis-à-vis de sa propre légitimité

Sur les réseaux sociaux, tous les jours, des experts se voient expliquer leur domaine par des non experts, voire des faux experts. C’est un spectacle très dommageable pour l’image de la science, au-delà de la désinformation qui y est associée. Car ce n’est pas du débat scientifique, mais un simulacre de débat d’opinion pour peu que l’expert daigne répondre.

Pour éviter de se transformer en faux expert accompagné de son usuel syndrome Dunning-Kruger, voici quelque pistes qui permettront aussi, en tant qu’observateur d’un échange avec contradiction, de se faire une idée de qui est le plus fiable, en fonction de la légitimité des interlocuteurs.

La défense du consensus scientifique et non de l’argument d’autorité

Il y a des experts, des moins experts, des pas experts (souvent experts en tout). Mais attention, il ne s’agit pas d’entrer dans l’argument d’autorité pour donner raison à l’un ou à l’autre sur la base de la comparaison des CV. Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, on est souvent plus enclin à faire confiance en fonction d’une expertise autoproclamée ou de l’appartenance à un clan ou un groupe d’influence auquel on adhère, c’est-à-dire sur une base politique.

La science et sa pratique n’ont rien de sexy. C’est humble, c’est rébarbatif, ça avance lentement. Tout le contraire de ce qui fait l’attrait d’un orateur sur les réseaux sociaux : les déclarations chocs, les surprises, les retournements de situation, la provocation, l’indignation ou la colère, bref, les émotions. Comme au cinéma ! Alors on a tendance, en bon spectateur à trouver moins convaincant que leurs interlocuteurs l’expert qui adopte les valeurs qui régissent la science et ses attitudes pas spécialement vendeuses.

Revenons à l’écueil de l’argument d’autorité. Un expert c’est mieux, parce que si comme tout le monde l’expert peut se tromper, cela arrive moins souvent que pour un non expert. Ensuite, l’expert représente le consensus scientifique (les données et théories acquises). Ce consensus n’est pas figé, la science elle-même le fait évoluer. Il est donc normal que des acquis soient remis en cause régulièrement. Mais le consensus, c’est ce que l’on sait à un moment donné, reconnu par l’écrasante majorité de la communauté d’experts. Ainsi pour un sujet scientifique à l’instant T, l’expert utilisera l’état du consensus et de la science pour répondre à une demande d’information, permettant d’obtenir la réponse la plus fiable possible.

Expert, mais en la matière

En réalité, l »argument d’autorité, c’est faire état de son diplôme de science pour jouer les experts dans un domaine de science pour lequel on n’est pas expert. Cela a été largement le cas pendant la pandémie de Covid-19, sujet qui a passionné tout le monde, mais aussi de titulaires de doctorat en science ( PhD, que l’on peut appeler « Docteur », ça tombe bien pur parler santé) sans expertise sur les sujets médicaux.


Or la science est complexe et multiple, et un diplôme de science dans un domaine ne donne pas une expertise dans un autre. Pire même, il y a tellement d’aspects de la science que pour un même domaine de science, il y a des branches de celles-ci qui ne sont pas accessibles aux scientifiques d’une autre branche, même voisine. En résumé : l’expertise n’est pas poreuse.
C’est pourquoi un PhD ou une position par exemple de chercheur dans un domaine ne donne pas de « passeport » pour l’expertise dans un autre. Cela tombe sous le sens pour des domaines très éloignés : un docteur en sciences de l’information ou en géologie n’est par pas expert en sciences de la vie. Au sein même de ce grand domaine des sciences de la vie, un biochimiste n’est pas expert en médecine. Un médecin généraliste n’est pas pharmacologue, un ophtalmologue n’est pas expert en psychiatrie. Un statisticien généraliste n’est pas expert en biostatistique, et un biostatisticien qui ne travaille pas en recherche clinique n’est pas expert pour l’analyse de ces données médicales. On a ainsi des formations spécialisées en biostatistique appliquées (à la recherche clinique, à l’épidémiologie, etc). Et ainsi de suite, jusqu’à un niveau très fin dans certaines matières. Notamment en recherche où l’on se spécialise très finement sur des projets de recherche particulièrement pointus.

C’est pourquoi il est essentiel de faire appel aux experts en la matière, dans leur champ propre d’expertise.
À titre d’illustration dans un autre domaine : vous n’irez pas consulter un expert en droit de la famille pour des conseils en droit de la fiscalité des entreprises. Pourtant ils sont tous deux experts en droit.

Revenons au Covid-19. Tout le monde a eu un avis sur la science qui se développait en direct concernant le SARS-CoV2. Des dizaines de millions de covidologues sont apparus, citoyens passionnés par le sujet. Parmi eux, des scientifiques ont usé de leur diplôme dans un domaine pour jouer aux experts dans un autre. Des amateurs passionnés, mais pas des experts. L’expertise, c’est une formation dans le domaine précis, et beaucoup de pratique de terrain – et pas dans son fauteuil ou devant son écran d’ordinateur. L’expertise est par définition dans un domaine d’expertise. Plus on est spécialisé dans un domaine cible, plus on est expert de cette cible. Alors ne confondons pas un passionné d’un sujet avec un expert sur ce sujet.

Alors, puis-je contredire un expert ? Oui, mais…

Et si je ne suis pas d’accord avec un expert ? Comme on l’a vu, un expert n’est pas infaillible. Voici un petit logigramme, adapté du travail d’un astrophysicien américain, Ethan Siegel. Il permet de se poser les bonnes questions avant de faire front face à un expert. Est-il expert ? De quoi ? Et moi, suis-je un expert ? De quel niveau ? Ce logigramme prend aussi en compte la forme. Les valeurs de la science incluent probité, humilité et respect. Des experts qui n’en font pas preuve doivent déclencher un énorme signal d’alarme.

N’hésitez pas à utiliser également ce logigramme en tant qu’observateurs d’échanges impliquant des experts sur les réseaux sociaux. Cela peut être très instructif.

Vous avez des idées pour améliorer/compléter ce travail ? N’hésitez pas à écrire à la rédaction : @redaction@citizen4Science.org

Allez plus loin pour retrouver les épisodes précédents de cette série d’articles Expertise & Experts

Image d’en-tête : Andrew George

Mise à jour : 3/6/2023 – remise en forme et corrections typographiques

Pour aller plus loin…


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