Expertise et experts : des notions mal interprétées mais bien exploitées

Durant la crise sanitaire, l’expertise scientifique est un très bon filon pour capter l’attention du public… et parfois le tromper.

Expertise confondue avec certitude

Une image classique de l’expertise est son association au savoir absolu, l’expert étant le « sachant » qui va assener des vérités. Il parle d’un ton affirmé qui ne laisse pas la place à l’hésitation. Chaque question obtient une réponse.

En période de crise et d’incertitude, comme pendant la pandémie, le public souhaite être rassuré. On a vu ainsi les scientifiques envahir les plateaux de télévision : on avait des questions nombreuses, souvent, et on voulait des réponses.

Pourtant l’expert n’est pas infaillible, il n’a pas toujours raison. Comme un non-expert, il se trompe. Une différence essentielle est qu’il se trompe moins souvent que celui qui n’a pas l’expertise.

Ainsi, c’est l’image du sachant auréolé d’autorité qui a été particulièrement recherchée et plébiscitée par les médias et le public : le professeur Raoult, quasi inconnu du public, sûr de lui a d’emblée souhaité rassurer tout le monde sur tout : la pandémie avec ses « quatre chinois » contaminés n’allait « pas faire plus de morts que les accident de trottinette ». Puis une fois l’épidémie présente : pas de souci, j’ai le traitement miracle avec la chlororoquine. Et de se dire « convaincu » que c’est LE traitement du Covid qui va « soigner » tout le monde.
Beaucoup avaient alerté, mais aujourd’hui tout le monde le sait : le Pr Raoult a dit à peu près n’importe quoi sur la base de rien scientifiquement – mais il a convaincu par ce qu’il s’est placé sur un créneau marketing idéal en période de crise sanitaire : donner ce que les gens attendent, et ici c’était rassurer.

Le vrai expert, lui, dit sur un sujet ce que l’on sait ET ce que l’on ne sait pas. Sa parole est humble. Posé, mais pas autoritaire ni condescendante, et restant à l’écoute. Rien de très marketing, rien de très sexy. Comme la science, qui peut être passionnante et explosive mais au quotidien aussi souvent rébarbative avec de petites avancées pas très spectaculaires. La science demande de la patience…
Particulièrement au début de la pandémie on ne savait pas grand chose. À cette époque, les interviews de vrais experts répondant à des questions comptaient comme réponse 75 % de « On ne sait pas ». Ce pourcentage élevé rendait-il l’expert en question moins expert ? Non, mais comparé à un Raoult ayant réponse à tout, cela donnait au public l’impression d’une plus grande expertise de la part du gourou des Calanques.

L’expertise construite au fil du temps, contenu évolutif

En sciences, l’expertise se base sur un corpus de connaissances formés par le consensus scientifique. Ce dernier évolue avec le temps. Pour un sujet complexe et nouveau où tout est à apprendre, comme dans le cas de la pandémie de Covid-19, le corpus s’est construit « en direct » et on l’a vu aller sur certains aspects aller dans un sens, puis rebrousser chemin ou s’arrêter, voir changer de direction : ce qui était vrai hier peut ne plus l’être demain, sur une échelle de temps relativement courte en l’occurrence.

Le Pr Raoult, a eu un discours invariable d’un bout à l’autre, faisant fi de la science et de ses découvertes successives au cours de la pandémie : l’hydroxychloroquine « soignait tel qu’il l’avait pressenti en janvier 2020 avant même de commencer à l’administrer, elle « soignait » pendant qu’il l’expérimentait sur des milliers de patients (et que les experts donnaient du Doliprane), elle « soignait » toujours et encore pour lui même quand ses études ratées montraient le contraire ainsi que toutes les études fiables qui s’accumulaient au fil du temps. Le public l’a longtemps écouté, cet « expert ». Il avait gagné la confiance, semé l’espoir et comptaient bien en récolter les fruits, solide comme un roc, campant sur ses positions, comme un phare dans la tempête. C’est une expression du populisme scientifique et médical.

Ce problème de données scientifiques qui évoluent au cours du temps à été très exploité par les désinformateurs visant les scientifiques pendant la pandémie. On a tenté de les discréditer en disant qu’ils changeaient d’avis et se contredisaient donc qu’ils n’étaient pas fiables : sur les mesures sanitaires à prendre, sur l’état d’avancement et l’efficacité des médicaments expérimentaux pour le Covid. Pourtant, tout cela est normal, un scientifique qui change jamais d’avis dans un environnement changeant avec une science qui évolue rapidement, c’est cela qui peut paraître inquiétant, un signal d’alarme.

Encore plus malicieusement, les désinformateurs ont utilisé des propos ou séquences vidéos anciennes de scientifiques (« ancienne » et périmées = quelques semaines, compte tenu de l’évolution rapide de la science) et les ont diffusé sur les réseaux sociaux comme si elles dataient du jour, mettant en avant des déclarations obsolètes pour, à nouveau, s’en servir pour discréditer des scientifiques en disant qu’ils racontaient n’importe quoi (et en prenant soin de masquer la date des documents diffusés).

On a vu plus haut que l’expert n’a pas toujours raison. L’expert n’est pas non plus omnipotent.

Vous ne trouverez pas un juriste ou avocat expert de tous les domaines du droit. Le spécialiste du droit des sociétés n’est souvent pas l’expert du droit de la famille. De même, en sciences et même encore plus étant donné le champ immense des domaines des sciences, l’expert en informatique n’est pas expert en santé. Ces domaines au demeurant : informatique et santé semblent bien éloignés, il n’y a aucune raison de confondre les expertises et de prendre l’expert en « data science » par exemple, expert en médicaments ou en infectiologie, diront certains de façon intuitive.


Et pourtant… les exemples sont nombreux, dans les médias et sur les réseaux sociaux, avec un public berné par une prestance par exemple (Pr Raoult), mais aussi la revendication d’une expertise… que l’on n’a pas et sur laquelle on surfe dangereusement.

Le « ticket » du PhD/doctorat

Un élément qui est très exploité et le titre ou plutôt niveau de diplôme : pendant la pandémie, tout le monde s’est retrouvé expert Covid, et certains scientifiques ont exploité le sacro-saint doctorat (PhD) comme un sésame pour s’auto-proclamer expert médical ou santé.

Étudiants diplômés portant leur sésame et la robe du doctorat de l’Université McGill, Montréal

Des scientifiques troquent ainsi facilement leur PhD pour se faire appeler « Docteur » (ce titre en France a un usage traditionnellement réservé aux professionnels de santé : médecin et pharmaciens) pour l’associer à une revendication « santé ».

Un cas de personnalité de pseudo-expert hors de ses domaines d’expertise et agissant dans le registre désinformateur complotiste eset Idriss Aberkane dont L’Express a plusieurs fois étudié le « CV dopé » : trois PhD mis en avant et et spécialiste Covid et santé mais ses doctorats n’ont rien à voir avec la santé : il s’agit de gestion et de littérature. Il a malicieusement fait passer son diplôme en sciences de la gestion pour des neurosciences (science du cerveau).

Un exemple malveillant est celui de l’apprenti-gourou désinformateur Jérémie Mercier, chimiste de formation, qui s’est attribué le titre de « normalien-docteur » éducateur en santé. L’amalgame pour le public est vite fait et bien exploité.


On trouve d’autres cas, cette fois-ci non malveillants mais qui peuvent également être trompeurs pour le public avec des PhD n’ont pas la moindre composante en santé ni même sciences de la vie, et parviennent à passer pour des « experts médicaux » voire même le revendiquent. On peut ainsi trouver des post-doctorant en informatique, diplômés en gestion ou consulting, formés en « médecine » sur Twitter et qui parviennent à publier dans des revues médicales en s’associant avec des scientifiques issus des rencontres de RS ou en écrivant des articles sur des sujets qui n’ont pas trait à la santé ni aux sciences de la vie mais qui sont soumis à des revues médicales. Ces publications labellisées santé peuvent leurrer le public non averti. Le « switch » d’expertise est insidieux et est de nature à pouvoir induire le public en erreur sur les qualifications.

On retrouve sur le même mode de nombreux « experts » en santé publique qui se positionnent en « sachants » sur les réseaux sociaux et décident dans une mission officielle auto-attribuée d’éduquer le public, sans le moindre cursus en santé ni politiques publiques. Heureusement, dans certains cas, ces personnes sont encadrées par des médecins dont ils se sont entourés, mais leurs dérives de « non-expert » experts en tout sont fréquentes.

Toutes ces configurations variées aux motivations diverses sont dangereuse car ces « diplômés Twitter » n’ont pas les connaissances fondamentales des expertises qu’ils revendiquent et s’expriment souvent avec un discours autoritaire et binaire… qui sont les armes de ceux qui n’ont pas l’expertise fondamentale justement.

De fait, beaucoup de citoyens se sont formés sur les réseaux sociaux au cours de la pandémie. Certains ont acquis de bonnes connaissances, d’autres se sont perdus en faisant « leurs propres recherches » et sont devenus complotistes. Néanmoins, ce ne sont pas des experts professionnels en santé. Il en est de même des experts dans un domaine qui se proclament experts médicaux. Ces derniers sont les plus dangereux car ils exploitent l’argument d’autorité : je suis PhD, je suis docteur, je suis expert… du domaine que j’ai choisi et qui me porte – mais pour lequel je n’ai pas été formé et donc pour lequel je n’ai pas le socle de connaissances de bases qui s’acquiert par un certain nombre d’années d’études qui ne saurait être remplacées par un siège dans les tribunes Twitter ou Facebook.

Mise à jour : 12/05/2022

On ne résiste à l’ajout de cette illustration de notre propos par l’excellent @tintinades

Pour aller plus loin : « Expertise & Experts – Épisode 2 : Confusion entre expert et chercheur

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