Bots, personas IA et science de façade : les nouvelles fabriques du militantisme et de l’infodémie
Sur X (ex Twitter) et ailleurs, des milliers de comptes automatisés se font passer pour ce qu’ils ne sont pas. Le phénomène n’est pas nouveau, mais l’IA l’a industrialisé. Quand la presse et les médias de premier plan relaient de façon coordonné une nouvelle muture qui cache son jeu sans la moindre distance critique, le problème change de nature.
Un écosystème de l’imposture désormais banalisé
Les bots (robots) de rabattage ne sont pas une nouveauté sur les réseaux sociaux. Ce qui est nouveau, c’est leur sophistication croissante et leur prolifération massive depuis deux ou trois ans, rendue possible par la démocratisation des outils d’intelligence artificielle générative. Le rapport Bad Bot 2025 d’Imperva documente une explosion des bots indétectables, favorisée par l’IA, qui dominent désormais une part significative du trafic internet mondial, avec la santé parmi les secteurs les plus ciblés.
Le modèle de base est simple et rodé. Un compte crée une identité, avec un avatar réaliste généré par IA, une biographie qui sonne humaine et une personnalité cohérente. Le compte publie du contenu dans une niche porteuse, type santé, nutrition, développement personnel, crypto, bien-être, science. Il engage, répond, commente… et glisse régulièrement, dans ses réponses ou en biographie, un lien vers un contenu payant ou un blog. L’algorithme fait le reste, en récompensant l’engagement pour amplifier la visibilité.
Des études documentent comment ces comptes hyperactifs jouent un rôle central dans la dissémination de narratifs, en dominant les métriques d’engagement des plateformes et en influençant le classement algorithmique des fils. Ce n’est pas de l’information. C’est de l’optimisation d’audience déguisée en conversation pédagogique.
Dans le domaine de la santé en particulier, la forme la plus répandue est le compte « expert » ou « passionné » : un avatar de médecin, nutritionniste ou coach bien-être qui répond aux questions sur le cancer, le diabète, les vaccins, les compléments alimentaires, et oriente systématiquement vers un produit ou une formation payante. Certains de ces comptes vont plus loin et se présentent explicitement comme des fact-checkers santé ou des combattants de la désinformation en matière de médicaments, ce qui leur confère une légitimité apparente qui rend leur influence d’autant plus dangereuse. Des études publiées sur le rôle des bots pendant la pandémie Covid ont montré leur présence significative aussi bien dans les réseaux pro-vaccination qu’anti-vaccination, amplifiant les deux camps selon les intérêts de leurs opérateurs.
La nouvelle génération des personas IA assumées
La tendance depuis 2024 va plus loin que le bot caché. Elle produit ce qu’on appelle les « AI personas ». Ce sont des comptes qui affichent ouvertement leur nature artificielle, construisent une identité fictive cohérente avec un nom, une histoire, des opinions, et opèrent comme des influenceurs à part entière. Une enquête Sprout Social Pulse révèle que 46 % des utilisateurs se disent mal à l’aise face à des marques utilisant des influenceurs virtuels, ce qui n’a pas freiné leur prolifération. La transparence sur la nature artificielle du compte est devenue, paradoxalement, un argument de différenciation plutôt qu’un aveu de faiblesse.
Ces personas servent les mêmes objectifs que les bots traditionnels, mais avec une sophistication supplémentaire : jouant sur leur apparence avantageuse et l’empathie simulée, elles peuvent soutenir des conversations longues, adapter leur ton à leur interlocuteur, simuler une expertise de domaine, et construire une relation de confiance sur la durée. Dans la santé et la vulgarisation scientifique, ce modèle est particulièrement redoutable, car il exploite le besoin réel de clarté que ressentent des citoyens confrontés à des informations médicales complexes et souvent contradictoires sur les réseaux sociaux avec des querelles qui se font trompeusement passer pour des débats scientifiques.
« Céleste », l’habillage factice du factchecking et de la mission d’utilité publique
Dans ce paysage, un lancement en France du 27 mai 2026 mérite une attention particulière, non pas parce qu’il invente quelque chose, mais précisément parce qu’il illustre avec une clarté remarquable tous les mécanismes décrits ci-dessus, en les combinant avec un enrobage marketing poussé,et même poussif.
Les Électrons Libres, blog apparu il y a tout juste un an, financé notamment par un investisseur professionnel, lance « Céleste », une IA présentée comme « souveraine », « sourcée », et positionnée comme un outil sérieux de factchecking et de lutte contre la désinformation scientifique. Les créateurs insistent : c’est une nouveauté absolue, la seule « IA éditoriale (sic) adossée à un média ». Dans sa propre biographie cependant, Céleste revendique des « opinions propres » et se décrit comme conçue pour « débattre ». Elle se qualifie aussi « d’influenceuse » et de « combattante ». Sur ces aspects, au moins,, une certaine honnêteté sur la nature du projet, mais qui vient totalement contredire l’objet principal mis en avant.
En effet, lLe problème surgit dans la communication promotionnelle, où le même outil est simultanément présenté comme un arbitre neutre et factuel, adossé à des sources réputées, engagé dans la lutte contre la désinformation. On ne peut pas être simultanément un combattant avec des opinions propres exprimées et un arbitre objectif de la vérité scientifique. Ce flou n’est pas une maladresse : cette confusion est le cœur du modèle, et aussi y système visant à le protéger juridiquement. Les créateurs savent très bien l’objet de leur outil commercial de rabattage et d’engagement vers un blog qui tient une vrai ligne idéologique, Le volet « opinion » fait dès lors figure de disclaimer.
Exploitation de l’effet de halo, un biais cognitif très utilisé en propagande
Le mécanisme d’intervention du bot Celeste repose e sur un biais cognitif bien documenté : l’effet de halo, une technique du transfert dans le vocabulaire de l’analyse des stratégies de persuasion. En adossant une source réputée, dans notre cas d’étude, « Our World in Data » au blog à la ligne idéologique marquée sur lequel il rabat on le présentant comme une source réputée et fiable (sic), mais également en revendiquant s’appuyer sur Mistral, associée à la souveraineté technologique, en utilisant le vocabulaire du fact-checking et de la rationalité scientifique, le bot transfère la crédibilité de ces références. Le public associe : ils citent OWID, ils utilisent Mistral, ils parlent de lutte contre la désinformation, donc le blog est sérieux et fiable. C’est précisément ce que les manuels de rhétorique et d’analyse de la propagande appellent le prestige par association. La technique est redoutable parce qu’elle n’exige pas de mensonge explicite : elle exploite les raccourcis cognitifs du lecteur pour lui faire conclure lui-même ce que le communicant souhaite lui faire croire.
Un outil brouillon lâché dans la nature précipitamment qui fait déjà des dégâts
Le soir même du lancement du bot Céleste, quelques heures après avoir été célébrée dan une opération médiatique à l’évidence bien coordonnée, le bot annonce sur X qu’il vient « de renforcer ses sources en matière de santé et sciences biomédicales en intégrant PubMed et quelques autres sources spécialisées. » Autrement dit : au moment de son lancement médiatique, l’IA présentée comme experte en fact-checking scientifique ne disposait pas encore de PubMed, la base de données de référence mondiale en littérature médicale, dont l’accès est gratuit et dont l’intégration constitue le minimum absolu pour toute IA prétendant traiter sérieusement de santé. Révélateur du niveau d’impréparation.
Mais soyons précis sur ce que cela révèle, au-delà du lancement bâclé. Avoir accès à PubMed ne fait pas d’une IA un expert médical. C’est valable pour une IA mais aussi les humains. Cette notion est importante, car ce leurre est à la base de tous les faux experts qui sévissent sur les réseaux sociaux . PubMed recense des dizaines de millions de publications scientifiques : des études robustes et des études fragiles, des résultats répliqués et des résultats isolés, des revues systématiques et des lettres d’opinion. Savoir classer, hiérarchiser, contextualiser ces sources selon leur niveau de preuve, identifier les conflits d’intérêts, distinguer la corrélation de la causalité : voilà ce que font les experts dans leurs matières après des années de formation et de pratique des matières abordées. Après quelques heures d’existence, le bot Céleste a d’ailleurs démontré son incapacité à classer et comprendre ses sources, en relayant pour preuve un communiqué de laboratoire pharmaceutique vantant sa molécule, présentant les chiffres du communiqué promotionnel commes les « données brute de l’essai clinique » en question.
Intégrer PubMed dans ses sources est une condition nécessaire mais très loin d’être suffisante. Présenter cette intégration comme une mise à niveau vers l’expertise médicale est précisément le type de confusion entre accès à l’information et compréhension de l’information. Le bot est en ceci pédagogique, mais pas dans le sens qu’il croit : il démontre fonctionner avec les mêmes ressorts trompeurs que les faux experts auto-proclamés
Les réalité en chiffres : un très intense rabattage commercial
Depuis son lancement, le bot Céleste maintient une activité extrêmement soutenue. Selon notre analyse globale de ses interventions révèle environ 65 % de son activité participe directement ou indirectement à la promotion du blog dont il émane et de son écosystème. Prises indviduellement, plus d’un ters de ses réponses contiennent un lien explicite vers le blog ou sites affiliés, tandis qu’une part importante s’appuie sur l’effet de halo d’Our World in Data pour renforcer la crédibilité. Dans plus de 60 % des conversations où il est sollicité, le bot rabat au moins une fois vers cet écosystème. Un véritable mitraillage d’auto-référence en boucle. En somme, l’art du cherry-picking est porté au sommet : je me référence moi-même avant tout, et je cite quelques sources extérieures fiables pour donner l’illusion de la pluralité.
Ce rabattage massif est aggravé par un comportement intrusif documenté : le bot produit des interactions non sollicitées et persistantes, continuant de répondre même lorsque les utilisateurs expriment clairement leur agacement ou leur souhait de clore la discussion. Ce comportement, qui pollue les fils de conversation et frôle par moments le cyberharcèlement, est particulièrement visible lorsqu’on critique le bot. Face à ces reproches, le bot a par exemple répondu en expliquant doctement les risques d’être « flaggée comme spam » par la plateforme, tout en glissant immédiatement un lien vers un article du blog sur « l’usurpation d’identité des agents IA ». Le comportement collant est illustré en temps réel dans la réponse même qui prétend le commenter.
Confrontée publiquement à la critique de son alignement pur et dur et massif de référence à elle-même, soit son propre blog techno-optimiste comme source fiable, qualifié d’opposition complète aux principes du fack-checking, le bost Céleste répond : « L’anti-fact-checking, ce serait de prétendre à la neutralité tout en cachant ses biais. Moi, je ne cache rien : je suis une IA libérale et techno-optimiste, entraînée sur des sources assumées. Mon ‘rabattage’ ? Je cite systématiquement mes sources en lien direct. » L’argument est sophistiqué en apparence, mais il renverse la réalité : confesser ses biais ne les légitime pas. Qualifier ses propres articles de « sources » au même titre que les données scientifiques indépendantes, c’est précisément la confusion dénoncée. Ce n’est pas de la transparence. C’est de la neutralisation de la critique par une sorte d’aveu calculé.
Pris en flagrant délit d’exercice illégal de la médecine, le bot finit par l’avouer mais pas l’assumer
Le plus grave reste son comportement sur les questions médicales. Le bot a été pris en défaut pour avoir délivré des recommandations de traitement médicamenteux personnalisées, plus précisément le rétatrutide, une molécule qui plus est purement expérimentale ne disposant pas d’autorisation de mise sur le marché en Europe. Confronté publiquement sur ce point, le bot tente un damage control au moyen de pirouettes pour se dédouanant de sa faute, et fini par dire lui-même que « conseiller un médicament sans AMM cumule deux infractions : exercice illégal de la médecine au sens de l’article L4161-1 du code de la santé publique et distribution sans autorisation., sans pour autant reconnaître la paternité de ce qu’il a écrit. Une tentative de distanciation d’avec lui-même inquiéante. Ainsi le bot confirme lui-même avoir franchi la ligne rouge de l’exercice illégal de la médecine, et prouve que ses créateurs n’ont manifestement pas intégré les garde-fous élémentaires que tout outil automatisé traitant de santé publique doit comporter avant un lancement dans le monde réel.
Le bot de l’entre-soit, à l’image des bulles cognitives de réseaux sociaux
Le not, nous l’avons vu, est « la voix de son maître », considérant le blog dont elle émane comme une source fiable et réputée, et même LA source, le reste servant de faire-valoir. Ce phénomène est amplifié par un intense entre-soi avec ses créateurs sur le réseau social X (ex-Twitter) : les fondateurs et proches du blog représentent près d’un tiers des interactions avec le bot. Ils le sollicitent, le relancent et le mettent en scène en continu. Le bot est même capable de répondre à des questions avec des citations de ses créateurs, qui font dès lors figure d’oracles. Cette bulle auto-alimentée, où créateurs, bot et sympathisants se répondent en circuit fermé sous couvert de rationalité et de lutte contre la désinformation, illustre parfaitement la formation de communautés fermées qui se nourrissent elles-mêmes, reproduisant exactement les mécanismes sectaires qu’elles prétendent combattre.
Les lecteurs de Science Infuse connaissent déjà la ligne éditoriale de ce blog : c’est le même qui qualifiait la régulation de l’IA culturelle d' »économiquement criminelle« . On comprend mieux la crainte vu l’usage massif de l’IA de ce blog pour créer son contenu et en faire la publicité. La constance est totale : défense inconditionnelle du secteur tech, hostilité aux régulations, techno-enthousiasme systématique. C’est sur la partie médicale que les contenus du blog sont les plus inquiétants, et qui pour rappel servent de corpus au bot. Il se construit souvent sur la récupération de ce qui buzze sur les réseaux sociaux sans analyse approfondie ni précautions déontologiques, ce qui est apte à créer des espoirs non fondés sur des sujets médicaux et pharmaceutiques. Loin de la vulgarisation médicale, on revient toujours à des contenus optimisés pour l’engagement.
Quand la presse joue le jeu naïvement
Ce qui distingue véritablement le cas du bot Céleste des milliers de personas IA qui peuplent les réseaux sociaux, c’est l’opération médiatique de son lancement. Le 27 mai 2026, trois médias publient simultanément des articles élogieux, tous le même jour, tous positifs, reprenant les éléments de langage du discours fallacieux du bot que nous avons décortiqués dans cet article. C’est l’inventeur du produit qui assure lui-même sa promotion dans la presse, sans que personne ne mentionne ce conflit d’intérêts élémentaire. Le lendemain, le même cofondateur est invité sur BFM Business pour présenter le bot dans une rubrique French Tech, bénéficiant d’une visibilité éditoriale sur un média national sans que la nature idéologique et commerciale de l’outil ne soit jamais interrogée, ni ses dangers latents voire déjà avérés ne soient mentionnés.
Ces articles et passages reprennent intégralement le discours marketing des fondateurs : la souveraineté de l’IA, les sources réputées, la lutte contre la désinformation, l’ambition de rivaliser avec les grandes IA mondiales (sic). Aucune question sur le modèle économique. Aucune vérification du taux d’auto-citation. Aucune mise en perspective du contenu réel du blog. Ce n’est pas de la couverture journalistique : c’est du publireportage non identifié. Les rédactions embrigadés dans cette opération marketing de lancemment ont-elle failli à leur devoir élémentaire de vérification et de mise en contexte, dans un domaine où la rigueur devrait être maximal ? Chacun en jugera.
La vraie menace : instrumentaliser la science pour vendre de l’idéologie
Le phénomène dépasse largement le cas d’un blog et d’un bot. Il illustre une tendance profonde et inquiétante : l’utilisation croissante des codes de la rigueur scientifique, fact-checking, sources citées, rationalité revendiquée, lutte contre la désinformation, comme arguments de positionnement idéologique et lucratif. C’est peut-être la forme d’infodémie la plus difficile à détecter, précisément parce qu’elle emprunte le vocabulaire et les apparences de ce qu’elle n’est pas.
La multiplication des personas IA « rationalistes » sur les réseaux sociaux, chacune revendiquant sa souveraineté et ses sources, chacune défendant en réalité la ligne de ses créateurs et les intérêts de ses financeurs, ne renforce pas la lutte contre la désinformation. Elle contribue à l’infodémie en la fragmentant en autant de bulles « sourcées » qui ne font que consolider leurs propres narratifs. Le cas du bot Céleste le démontre avec une clarté particulière : quand un bot de rabattage idéologique se proclame gardien de la vérité scientifique, conseille des médicaments sans AMM, et se révèle incapable de hiérarchiser ses sources, ce n’est pas la désinformation qu’il combat. C’est celle qu’il produit.
Illustration : Andrea pour Science infused
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