Agents IA et autres chatbots: l’Autorité de la concurrence tire la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard
Le 17 juillet 2026, l’Autorité de la concurrence a publié un avis assorti d’une conférence de presse sur le fonctionnement concurrentiel du secteur des agents d’intelligence artificielle. Un document de référence qui dit, avec la précision du droit de la concurrence, ce que beaucoup pressentaient sans pouvoir le démontrer : les géants du numérique sont en train de reproduire avec l’IA agentique les monopoles qu’ils ont construits avec la recherche en ligne et les réseaux sociaux Cette fois, les régulateurs veulent agir avant, pas après.
De l’assistant à l’agent IA : un saut qualitatif aux conséquences majeures
Pour comprendre pourquoi ce rapport mérite l’attention bien au-delà des cercles spécialisés, il faut commencer par la distinction que l’Autorité pose d’emblée entre ce qu’on appelait « assistant d’IA » et ce que sont désormais les agents d’IA.
Un assistant classique, c’est ce que la plupart d’entre nous utilisons depuis 2022 : on pose une question, on obtient une réponse. L’utilisateur reste maître de l’exécution. Un agent d’IA, c’est autre chose. C’est un système capable de raisonner, de planifier, d’orchestrer plusieurs tâches en coordonnant d’autres agents, de manière autonome, sans être directement contrôlé à chaque étape par un humain. Il ne propose pas : il agit. Il ne rédige pas un brouillon de courriel : il l’envoie, après validation. Il ne cherche pas des vols : il compare, réserve, et même, il paie si on l’y autorise.
Cette évolution transforme fondamentalement la nature de l’intermédiaire numérique. Quand un agent d’IA gère votre parcours d’achat de bout en bout, il ne vous aide plus à choisir. Il choisit à votre place, selon des critères que vous n’avez pas nécessairement vérifiés, en s’appuyant sur des données et des partenariats que vous ignorez. C’est ce que l’Autorité appelle le « commerce agentique », et c’est la prochaine frontière d’une révolution dont les effets concurrentiels pourraient être bien plus profonds que tout ce qu’on a connu jusqu’ici.
Un marché déjà concentré, des barrières qui se forment
Le constat de l’Autorité de la concurrence sur la structure actuelle du marché est sans ambiguïté. Trois acteurs, OpenAI, Google et Anthropic, détiennent 84 % du secteur des agents d’IA générative. Des acteurs verticalement intégrés comme Amazon, Microsoft et Nvidia contrôlent simultanément les infrastructures cloud, les modèles et les interfaces utilisateurs. Mistral, Perplexity ou xAI existent mais dans un espace de marché déjà fortement structuré par les décisions des géants.
Les barrières à l’entrée dans le secteur des agents d’IA sont moins élevées qu’au niveau des modèles fondateurs, et c’est une bonne nouvelle pour l’innovation. N’importe quel développeur peut s’appuyer sur les modèles des grandes firmes via des API pour construire son propre agent. Mais ces mêmes développeurs dépendent alors contractuellement et techniquement des fournisseurs de modèles, qui fixent les conditions d’accès, les prix et les règles du jeu. Et quand ces fournisseurs sont également des concurrents sur le marché des agents, la situation devient structurellement déséquilibrée.
Les barrières à l’expansion sont plus préoccupantes encore. Un agent d’IA qui accumule des données comportementales sur ses utilisateurs, qui s’intègre dans leurs habitudes et leurs systèmes, construit au fil du temps un avantage concurrentiel difficile à imiter et quasi impossible à transférer. C’est le même phénomène de verrouillage que les plateformes de réseaux sociaux ont exploité avec les données personnelles, mais appliqué cette fois à l’ensemble du parcours d’achat et d’information d’un utilisateur.
Les risques concurrentiels : autopréférence, discrimination, contrôle de la demande
L’Autorité identifie deux familles de risques concurrentiels.
La première concerne les agents d’IA comme nouveaux intermédiaires incontournables. Un agent qui répond à votre demande « je cherche de nouveaux écouteurs sans fil » ne se contente pas de vous informer : il sélectionne, classe et recommande. Cette sélection peut être influencée par des partenariats publicitaires, des accords commerciaux, ou simplement par le fait que le fournisseur de l’agent favorise ses propres services ou ceux de ses partenaires. La dépendance des sites marchands à l’égard des agents d’IA sera, selon l’Autorité de la concurrence, structurellement comparable à leur dépendance actuelle envers Google Search. La différence, c’est que les sites qui n’apparaissent pas dans les réponses d’un agent ne perdent pas de la visibilité. Ils perdent tout simplement l’accès au client.
La seconde famille concerne les risques liés à l’intégration verticale. Les grandes entreprises du numérique qui intègrent des agents d’IA dans leurs écosystèmes existants, Microsoft avec Copilot dans Office, Google avec Gemini dans Search et Android, Amazon avec Alexa dans sa chaîne logistique, peuvent utiliser cette position pour avantager leurs propres services, créer des mécanismes de verrouillage technique ou contractuel, et rendre difficile pour les utilisateurs de choisir un agent concurrent. Ce n’est pas une hypothèse théorique, car c’est exactement ce que ces mêmes acteurs ont fait avec les marchés précédents, et ce que les autorités de concurrence européennes ont sanctionné à coups de milliards d’euros d’amendes après des années de procédures.
La recommandation : agir maintenant avec les outils disponibles
L’Autorité de la concurrence formule six recommandations qu’elle hiérarchise avec une clarté bienvenue.
La première est prioritaire : appliquer pleinement le cadre réglementaire existant. Le droit de la concurrence, le Digital Markets Act, le règlement sur les services numériques offrent déjà des outils suffisants pour traiter la plupart des risques identifiés. L’Autorité ne demande pas de nouvelles lois en urgence. Elle demande que les lois existantes soient appliquées avec la même rigueur aux agents d’IA qu’aux plateformes numériques qui les précèdent.
La deuxième recommandation est une vigilance particulière sur les prises de participation des grandes entreprises numériques dans les éditeurs d’agents concurrents, et sur les accords de partenariat qui peuvent produire les mêmes effets d’intégration sans déclencher les seuils de contrôle des concentrations. Les investissements de Microsoft dans OpenAI, d’Amazon dans Anthropic, ont précisément échappé au contrôle traditionnel des fusions. L’Autorité considère qu’il faut corriger cette dérive.
Les recommandations suivantes portent sur la transparence des critères de sélection et de classement dans les réponses des agents, sur l’éducation des utilisateurs pour qu’ils puissent exercer un choix réel et éclairé, sur l’interopérabilité pour éviter le verrouillage, et sur la mise en place de standards ouverts pour le commerce agentique afin qu’aucun acteur dominant ne puisse les contrôler unilatéralement.
Une urgence qui fait figure de course contre la montre
Ce qui rend ce rapport particulièrement important n’est pas seulement ce qu’il dit, mais le moment où il le dit. L’Autorité a choisi d’agir en auto-saisine, avant que des abus soient constatés, avant que des plaintes soient déposées, avant que des positions dominantes soient verrouillées. C’est précisément l’inverse de ce qui s’est passé avec Google Search, Facebook ou Amazon Marketplace, où les régulateurs sont intervenus dix à quinze ans après que les positions dominantes étaient solidement établies, rendant les remèdes structurels difficiles à appliquer sans perturber massivement des marchés sur lesquels des millions d’utilisateurs dépendaient désormais de ces acteurs.
La fenêtre d’intervention est étroite. Les agents d’IA en sont encore à leurs débuts, le commerce agentique n’est pas encore disponible sur le marché français, et les standards techniques ne sont pas encore fixés. C’est maintenant que les règles du jeu peuvent être établies d’une façon qui préserve la diversité des acteurs et le choix des consommateurs. Dans cinq ans, si les mêmes acteurs qui dominent aujourd’hui ont verrouillé les standards, contrôlé les données comportementales et intégré leurs agents dans l’ensemble des parcours numériques, il sera trop tard pour des remèdes autre que symboliques.
Qu’est-ce que cela change pour le consommateur ordinaire ?
Si les recommandations de l’Autorité sont suivies d’effet, l’utilisateur pourra demain choisir librement son agent d’IA sans perdre ses données et ses préférences, connaître les critères qui influencent les recommandations qui lui sont faites, passer d’un agent à un autre sans verrouillage, et avoir la garantie que les résultats qui lui sont présentés ne sont pas filtrés au profit des intérêts commerciaux du fournisseur.
Si elles ne le sont pas, le moteur de recherche de demain s’appellera agent d’IA, et il reproduira les mêmes déséquilibres que celui d’hier, en les rendant moins visibles parce que l’interface sera conversationnelle plutôt que sous forme de liste de liens. La question ne sera plus « est-ce que je clique sur le bon résultat ? » mais « est-ce que je fais confiance à ce que l’agent me dit de faire ? ». Et la réponse dépendra de la qualité de la régulation mise en place aujourd’hui.
L’avis de l’autorité de la concurrence, daté du 17 juillet 2026
Illustration : Andrea pour Science infused
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