‘Mathématique en poésie’ conférence littéraire et scientifique de et par Cédric Villani, au théâtre Poche Montparnasse
Quand on pénètre dans l’intimité du théâtre de Poche-Montparnasse, Cédric Villani est déjà là. De dos, muet et concentré, il remplit son tableau noir du crissement de sa craie : il y trace des figures géométriques et jette quelques symboles mathématiques. Puis le mathématicien se tourne vers la salle, tout sourire, saluant chaleureusement quelques spectateurs. Drapé dans sa silhouette de dandy romantique, lavallière ajustée et broche-araignée au revers et impressionnante collection de bracelets d’accréditation de congrès prestigieux au poignet, le médaillé Fields se lance pour nous prouver que l’équation et le vers partagent une même matrice : la poésie comme art d’invoquer un monde abstrait pour réenchanter le réel. L’ambiance est posée d’emblée, non sans une pointe de malice puisque l’ouvreuse nous prie poliment de bien vouloir éteindre nos calculettes pendant la représentation.
Avouons-le, on a de la sympathie pour Cédric Villani, très sensible aux liaisons dangereuses entre la science et la politique. Pendant la pandémie, alors qu’il était en mission d’évaluation des choix scientifiques et technologiques pour le gouvernement, il avait été malmené par des internautes militants surfeurs de vague de la crise du Covid pour avoir auditionné sans parti pris des citoyens indépendamment de l’étiquette « pro- » ou « anti »-science attribuées par les donneurs de leçons. Mais revenons à (compter) nos moutons.
Dès l’entame, Cédric Villani s’empare d’un poème de Jules Supervielle, ces Quarante enfants dans une salle pour nous replonger dans la matrice effrayante et sacrée de la classe de collège. Ce qui frappe d’emblée, et se poursuit pendant une heure trente sans faille, c’est la virtuosité de l’orateur. Comme face à une formule mathématique rigoureuse, Villani ne s’accorde aucun droit à l’erreur. Il connaît ce texte foisonnant sur le bout des doigts, sa langue ne croche jamais, restituant la mémoire des vers avec cette précision absolue que l’on exigeait autrefois pour réciter nos tables de multiplication. La pénombre du théâtre devient alors le lieu d’une alchimie singulière où la rigueur logique épouse la plus haute imagination.
Chronologiquement, il déroule une histoire de l’émerveillement. Il commence par la géométrie fondamentale, évoque Pythagore, la poussière des salles de cours de son adolescence, puis Napoléon rapportant d’Italie le problème du centre d’un cercle. On le suit dans ses méandres intimes quand il se remémore ses nuits à sécher sur la somme des inverses de nombres sans zéro, jusqu’à l’illumination soudaine au fond de son lit. La logique devient une épopée, et l’abstraction un refuge.
Le spectacle bifurque vers la confrontation des sensibilités. Cédric Villani déclame avec une emphase théâtrale et gourmande les tourments de Victor Hugo dans À propos d’horizon, martyrisé par « les chiffres noirs bourreaux », avant de lui opposer la ferveur mystique de Lautréamont dans les Chants de Maldoror chantant les « mathématiques sévères » plus douces que le miel. Il enchaîne en déclamant un poème de Vénus Khoury-Ghata célébrant les statuettes des Cyclades et le plaisir de la découverte, puis convoque le rythme vif de Blaise Cendrars pour nourrir cette traversée littéraire. C’est là que le charme opère pleinement : le mathématicien se fait passeur, marionnettiste des mots et des idées. Il manipule une feuille de papier, la plie sous nos yeux pour nous faire saisir physiquement la démonstration de l’irrationalité de racine de 2. Il nous fait voyager en Mésopotamie grâce à une tablette babylonienne gravée au millionième près, s’arrête devant le mécanisme d’Anticythère, avant de nous téléporter au bord de la Méditerranée avec Paul Valéry.
Sa déclamation d’une version réduite de moitié du Cimetière marin constitue le sommet dramatique de la soirée. Villani ne cherche pas l’effet d’acteur académique ; il habite le vers d’une scansion quasi métrique, révélant la structure cachée du poèmen, ses décasyllabes obsolètes, sa césure en 4-6, ses 24 strophes comme les 24 heures du jour. Il juxtapose le regard du poète sur l’écume au système d’équations de la mécanique des fluides d’Euler, démontrant que l’un et l’autre tentent, avec leurs armes propres, de saisir l’insaisissable. Il s’aventure même dans la biologie marine, la physique quantique et le bleu du ciel, s’appuyant sur l’héritage d’Einstein ou de Boltzmann, sans jamais perdre le fil de son récit.
Le conférencier, au cours de ses démonstrations, rejoint parfois son bureau où trônent quelques livres précieux dédicacés aux tranches dorées et cet étrange objet géométrique qu’il fait rouler devant nous : un Gömböc. Ce culbuto naturel homogène, né d’un pur théorème avant d’exister dans la matière, revient inlassablement sur sa base par la seule grâce de sa forme, incarnant à lui seul le passage d’une chimère théorique à la réalité.
Poursuivant sa quête des ponts entre les arts, il lit un poème de Dino Campana, Chimère, auquel il juxtapose le théorème de Weierstrass sur les fonctions continues nulle part dérivables. On croise ensuite la figure d’Omar Khayyam, dont il déclame plusieurs Roubaïates célébrant l’éphémère de la vie, tout en rappelant les travaux d’algèbre et d’astronomie du sage persan, dont Villani s’amuse, généalogie académique à l’appui, à se déclarer le descendant spirituel à la 37e génération. On savoure ensuite la poésie absurde de Lewis Carroll en écoutant la déclamation du Bredouche (le Jabberwocky traduit par Henri Parisot, qu’il nuance par les versions d’Antonin Artaud), suivie des premiers vers de La Chasse au Snark traduits par Louis Aragon.
La conférence s’achève sur une note plus sombre, presque tragique, lorsque CédricVillani déclame le poème poignant de René Daumal tiré du Contre-Ciel, plaidoyer sur la liberté, la vérité et le cri de l’homme face au rouleau compresseur du monde. C’est un appel vibrant pour la pensée humaine, irréductible aux algorithmes et aux intelligences artificielles qui prétendent aujourd’hui penser à notre place.
En sortant du théâtre de Poche, on prend conscience d’avoir fait un beau voyage en assistant à un objet théâtral non identifié, d’une générosité folle. La parole y est vivante, incarnée, portée par un conférencier qui habite la scène avec une présence magnétique. Cédric Villani réussit ce tour de force de nous faire ressentir la beauté pure d’un théorème comme on ressentirait la grâce d’un alexandrin. Une proposition rare, érudite, insolite et profondément poétique.
MATHÉMATIQUE EN POÉSIE
Lumières : Dorian MJAHED-LUCAS
Photos : Sébastien TOUBON
À partir du 7 septembre 2026, tous les lundis à 21h
Théâtre Poche Montparnasse – 75 boulevard du Montparnasse – 75006 Paris
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