Éditorial – 26 septembre 2026
L’ivresse des apprentis sorciers : quand le veau d’or algorithmique étouffe la raison
Il est temps de poser un regard sans concession sur le spectacle navrant auquel nous assistons. On connaissait le scientisme, cette doctrine qui prétend régler l’ensemble des choix humains par la seule autorité scientifique, une dérive que Science Infused a largement documentée dans la crise du Covid, quand de nombreux scientifiques, sortant de leur champ de compétence, se sont improvisés stratèges politiques pour dicter la conduite des affaires publiques sous couvert d’un savoir absolu. Voilà que ce même travers se réincarne sous nos yeux dans une espèce de néo-messianisme, porté par des techno-optimistes béats qui ont remisé au placard le doute méthodique et les préoccupations éthiquepour embrasser une foi aveugle. Nous n’avons eu de cesse de le dénoncer dans ces colonnes : cette fuite en avant s’accompagne d’une profonde dégradation de la pensée. Désormais, des blogs béats créent à la chaîne de la pseudo-presse générée par algorithme, tandis que sur les réseaux sociaux, des surfeurs de vague s’improvisent auteurs de démonstrations fleuves dignes de thèses académiques, oubliant qu’ils sont incapables de rédiger trois lignes cohérentes sans leur béquille numérique. Pendant que les prophètes du silicium nous vendent l’utopie d’un monde sans effort, ils feignent de ne pas voir ce qui s’élabore sous leurs yeux. L’idôlatrie de l’IA n’est plus une vue de l’esprit, c’est un glissement anthropologique majeur que la philosophie et la communauté scientifique ne cessent de documenter. L’intelligence artificielle n’est plus envisagée comme une suite de matrices et de probabilités, mais comme un oracle suprême auquel on remet notre discernement. Cette prosternation devant notre propre création a un nom : le fétichisme de la technique. L’homme abdique sa souveraineté intellectuelle au profit d’une boîte noire qu’il pare d’une autorité morale et cognitive absolue. Pourtant, la véritable menace n’a rien d’une métaphore. La vitesse d’apprentissage des modèles franchit des seuils qui dépassent l’entendement humain. L’autonomie grandissante des agents, la capacité des réseaux à simuler l’intention, à s’auto-améliorer et, d’une certaine façon, à développer une forme d’agentivité propre capable d’échapper à leurs concepteurs ne relèvent plus de la science-fiction. Ce sont les créateurs eux-mêmes qui tirent le signal d’alarme. Quand les dirigeants et chercheurs d’Anthropic publient des mises en garde répétées, alertant explicitement sur des risques d’alignement ou des menaces systémiques majeures face à des modèles incontrôlables, on souhaiterait une prise de conscience collective. Voir les capitaines de cette industrie supplier pour qu’on installe des freins d’urgence pendant que les IA-idolâtres continuent de chanter les louanges de leur progrès sans limite ni garde-fous relève d’une ironie tragique. L’épée de Damoclès n’est pas suspendue au-dessus de nos têtes par précaution superstitieuse. Elle est forgée par notre propre paresse intellectuelle. À force de confondre la puissance de calcul avec la sagesse, et de prendre des prédicteurs de texte pour des divinités, nous préparons sciemment notre propre effacement. Il est grand temps de désacraliser la machine et de sommer les apprentis sorciers de reprendre le contrôle avant que l’outil ne décide définitivement du sort de l’artisan.
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