Recherche scientifique et relations public-privé : la Cour des comptes pointe l’échec d’un système sans boussole
19 milliards d’euros injectés en dix ans, mais un blocage culturel persistant : la Cour des comptes dresse un bilan cinglant des partenariats public-privé. Entre l’inefficacité des aides d’État et le décalage des chercheurs plus soucieux de leur carrière que de l’utilité concrète de leurs travaux, la France s’enferme dans une posture ruineuse.
Un effort financier massif pour un rendement décevant
Les chiffres publiés par le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace (MESRE) affichent une ambition théorique : en 2024, la France a consacré 61,5 milliards d’euros à la R&D, soit 2,2 % de son PIB. La répartition s’établit à 34 % pour le secteur public (20,9 Mds€) et 66 % pour les entreprises privées (40,6 Mds€). Nous sommes encore loin de l’objectif de 3 % fixé par la loi de programmation de la recherche à l’horizon 2030 (dont 1 % public et 2 % privé).
Le vrai problème réside dans l’utilisation des fonds. Entre 2014 et 2024, l’État a injecté 19 milliards d’euros dans la recherche partenariale, soit 1,7 Md€ par an en moyenne, atteignant un pic à 3 milliards d’euros en 2024 grâce au plan France 2030. La conclusion des magistrats de la rue Cambon est sans appel : cette hausse « n’a pas pour l’instant produit les effets escomptés ». Faute d’évaluation rigoureuse, les aides se sont empilées sans stratégie ni priorités nationales affirmées, alimentant une « sédimentation des dispositifs ». Résultat : la recherche partenariale ne concerne toujours que 15 à 20 % des entreprises se déclarant innovantes.
« Publish or perish » des chercheurs et décalage avec les besoins : le constat acide du rapport
Au-delà des erreurs de ciblage de l’État, le rapport met le doigt sur une défaillance humaine et statutaire : l’incitation collective des chercheurs académiques. Prisonniers de la doctrine du « publish or perish » (publier ou périr), la majorité des chercheurs orientent leurs travaux pour nourrir leur carrière académique personnelle plutôt que pour répondre aux besoins concrets de la société et du tissu économique.
Le rapport identifie clairement une « réticence culturelle » de la recherche publique envers le monde de l’entreprise. Les mobilités vers le secteur privé ne sont ni encouragées, ni valorisées lors du retour des chercheurs. Ce cloisonnement entretient une méconnaissance réciproque : les académiques ignorent le fonctionnement du monde économique, tandis que les entreprises peinent à accéder à la recherche publique. Les recommandations n°5 et n°8 de la Cour sonnent comme un rappel à la réalité : développer d’urgence le doctorat en entreprise (CIFRE) et inscrire dans les codes de la Recherche et de l’Éducation l’obligation d’intégrer la valorisation et l’innovation dans l’évaluation des carrières.
Quand le corporatisme académique alimente le populisme médical
Cette « réticence culturelle » observée à l’échelle nationale prend une tournure particulièrement toxique lorsqu’on l’observe dans le champ de la recherche biomédicale. Dans ce domaine, la coupure avec le réel ne génère pas seulement du retard économique, elle installe une méfiance délétère auprès du public.
Sur les réseaux sociaux et dans la presse et les médias, la posture de supériorité morale de certains académiques enfermés dans leur tour d’ivoire a trouvé un écho formidable. On a ainsi vu des scientifiques, agissant qui plus est souvent hors de leur champ de compétence, se poser en « chevaliers blancs » d’une science idéale et désintéressée parce qu’exerçant dans le milieu académique. Ce faisant, ils alimentent sciemment ou non la suspicion contre le secteur privé et participent du lynchage médiatique des praticiens et cliniciens percevant des honoraires pour mener des études cliniques dont les promoteurs sont des laboratoires pharmaceutiques. Or, un médicament n’émerge pas d’une publication dans une revue internationale; il naît d’un programme de R&D clinique rigoureux menés dans des centres hospitaliers avec des patients qui se prêtent à des recherches cliniques conçus et supervisés par des professionnels en la matières et menés par des cliniciens. Déconnecter la recherche médicale de son application industrielle au nom d’un « purisme académique » est un non-sens scientifique et médical.
Pour sortir de la sédimentation, imposer la culture du résultat
Pour que les 19 milliards d’euros investis par le contribuable portent enfin leurs fruits, la Cour des comptes recommande que l’État abandonne la distribution aveugle d’aides au profit d’une exigeante recherche d’impact. L’institution trace à cet égard une feuille de route particulièrement claire. Les magistrats recommandent en premier lieu d’inciter les universités, les grandes écoles et les organismes nationaux de recherche à conclure des accords d’intéressement tenant compte des résultats concrets obtenus en matière de recherche partenariale.
Sur le plan opérationnel, le rapport préconise également d’assouplir le cadre de travail des scientifiques en promouvant les prestations de conseil. Cela passe par l’ouverture du recours au CDD d’usage, une mesure pragmatique qui doit s’accompagner d’un contrôle déontologique effectif et réactif plutôt que d’un frein bureaucratique. Enfin, l’État est sommé de rationaliser d’urgence le millefeuille des structures de transfert, notamment les SATT et les filiales universitaires, en les arrimant à des priorités nationales moins nombreuses mais plus affirmées.
Il ne s’agit aucunement de brader l’indépendance de la recherche fondamentale, mais de mettre un terme à une anomalie française où l’effort financier public alimente des carrières individuelles sans jamais irriguer l’économie réelle. Nous l’avons vu, la culture française et quelques chercheurs en quête de lumière sur les réseaux sociaux alimentent l’image d’une recherche académique vertueuse opposée à une industrie mercantile dont les chercheurs n’en sont pas réellement . La souveraineté scientifique et industrielle de la France exige de dépasser définitivement les postures de caste pour bâtir une culture du partenariat assumée, mesurée et évaluée sur ses résultats réels.
Illustration : Andrea pour Science infused
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