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‘L’intranquillité’ d’après Fernando Pessoa, au centre culturel Le Cent

L’intégralité du décor est noir, fond de scène et sol, totalement noir et parsemé d’étoiles, rien moins que le cosmos même comme décor. Et dans ce cosmos, une grande boîte en bois, verticalement dressée, noire elle aussi, parsemée d’étoiles elle aussi, mi caisse de magicien mi cercueil, dont émergent les deux protagonistes du spectacle. Ils sont vêtus d’un costume noir, chemise blanche, nœud papillon et chapeau rond, une défroque qui ne peut qu’évoquer, inévitablement, celle célébrissime, étriquée et austère, du poète Pessoa lui-même : l’homme qui, sa vie durant, masquait les abîmes de ses angoisses sous les apparences de la banalité.

L’intranquillité est l’adaptation du Livre de l’Intranquillité, le journal intime que tenait Pessoa, et qui ne fut publié qu’en 1982, bien après sa mort. Même son nom, Pessoa, n’apparaissait pas dans ses écrits, il multipliait les pseudonymes et allait jusqu’à imaginer la biographie de ses doubles littéraires : il tenait, lui, à l’anonymat, sachant, au fond de lui, qu’il écrivait une œuvre, mais ne tenant pas spécialement à ce que cela se sache. Il préférait de loin demeurer anonyme dans les petites rues de Lisbonne qui fut son domaine, son quotidien et son tombeau, et qu’aujourd’hui encore hante son ombre.

Il n’y avait, à priori, rien d’évident dans le fait de réaliser une adaptation pour la scène du Livre de l’intranquillité, de transformer ces réflexions à voix intérieure d’un solitaire en matière de théâtre. Le pari est magistralement réussi par l’adaptateur et metteur en scène Jean-Paul Sermadiras, qui, en outre, se paye le luxe d’apparaître quelques secondes dans le spectacle et dans un rôle muet mais marquant.

Fernando Pessoa pratiquait, au quotidien, pour lui-même, comme une sorte d’exercice stoïcien, une métaphysique à hauteur d’homme. Il proclamait, en permanence, l’impossibilité totale de croire en Dieu ou de croire en l’Humanité, ces deux postures lui paraissant le comble du faux et de la complaisance. Cet homme du début XX e siècle, né et élevé dans un univers traditionnel, s’en était échappé seul, à force d’étude, de songe et d’analyse, et semblait avoir deviné les errances et les tourments des générations futures, les nôtres.

Thierry Gibault et Olivier Ythier, les deux comédiens, égrainent magnifiquement la prose tout à la fois souple et envoûtante du poète lisboète. Ils balancent en permanence entre les Vladimir et Estragon de Beckett et les Dupont Dupond d’Hergé, métamorphosant le monologue intérieur en échange luxuriant, fait d’ivresses et de désenchantements, sans aucunement se dispenser d’humour. Une grande leçon de théâtre et de poésie.

  • Avec : Olivier Ythier & Thierry Gibault
  • Et la voix de Maria de Medeiros
  • Lumières : Salvatore Manno
  • Création sonore : Evgueni Galperine et Salmi Elahi
  • Costumes : Cidalia da Costa
  • Vidéo : Ludovic Lang
  • Traduction : Françoise Laye
  • Mise en scène et adaptation : Jean-Paul Sermadiras
  • durée 1h15

Jusqu’au 30 mai 2026, à 20h

Le Cent, 100 rue de Charenton – 75012 Paris

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