Quatre façons par lesquelles vos expériences personnelles peuvent vous égarer

Quatre façons par lesquelles vos expériences personnelles peuvent vous égarer

23 décembre 2021 2 Par La Rédaction

Vous êtes la personne la plus facile à tromper

par Melanie Trecek-King et traduit par Citizen4Science, issu de son site internet anglophone Thinking is Power dédié à la pensée critique pour le grand public sur de nombreux aspects. Parcourez le blog pour retrouver de nombreuses productions de Melanie en version française sur le site de C4S.

S’il est une forme de preuve que la plupart d’entre nous valorisent plus que toutes les autres, c’est bien notre expérience. Après tout, nos sens ne mentent pas.

Les expériences des autres sont presque aussi bonnes, surtout si elles proviennent de personnes que nous connaissons et en qui nous avons confiance.

Les exemples pullulent. Vous savez peut-être que l’homéopathie fonctionne parce que vous l’avez essayée. Ou vous croyez aux OVNI parce que vous en avez vu un. Vous envisagez de commencer le régime cétogène parce qu’il a aidé votre ami à perdre du poids. Votre fils a eu le Covid et ce n’est pas pire que la grippe. Une célébrité explique que son enfant est devenu autiste à cause d’un vaccin. Un médium vous a dit un jour quelque chose qu’il n’aurait jamais pu savoir en l’absence de vrais pouvoirs psychiques.

Les anecdotes sont des expériences personnelles qui sont utilisées comme preuve d’une affirmation. Notre cerveau saute vers les conclusions et suppose que l’expérience est un bon indicateur de ce qui est habituel, et même que les événements sont dus à un lien de causalité. Les histoires frappantes et chargées d’émotion sont souvent particulièrement convaincantes et restent en mémoire.

De nombreuses personnes pensent que les anecdotes sont un moyen sûr de savoir ce qui est vrai. Et il peut être en effet dans un tel cas assez difficile de convaincre quelqu’un qu’il peut avoir tort.

Pourtant, les anecdotes sont tristement célèbres en ce qui concerne leur manque de fiabilité.

Quatre raisons pour lesquelles les anecdotes ne sont pas de bonnes preuves

En tant que penseurs critiques, notre but est d’utiliser des preuves pour décider ce en quoi croire. Et pour cela, nous devons être sceptiques en ce qui concerne les preuves à base d’anecdotes pour plusieurs raisons.


Tout d’abord, nous pouvons faire des erreurs de perception de nos expériences

Notre cerveau est piégé à l’intérieur de notre crâne, essayant de donner un sens au monde extérieur en utilisant uniquement nos sens et ses modèles existants sur le fonctionnement du monde. Il y a trop d’informations à traiter, et il doit donc décider à quoi il doit prêter attention…. et ce que cela signifie. Le cerveau déteste l’incertitude, aussi résout-il toute ambiguïté en devinant et en comblant les lacunes en fonction de ce qu’il attend. Il construit ensuite un récit cohérent pour nous aider à donner un sens à ce qu’il perçoit.

Le résultat est un processus de perception qui est incomplet, biaisé et défectueux. Ainsi, bien qu’il existe une réalité objective en dehors de notre tête, notre perception de cette réalité est une interprétation subjective.

(Découvrez comment les illusions d’optique démontrent la faillibilité de la perception humaine).

Le problème est que nous sommes souvent persuadés que nos expériences sont « la vérité »…. alors qu’en réalité, c’est notre cerveau qui construit sa réalité.

Quand j’étais très jeune, j’ai vu un fantôme. J’étais endormie dans mon lit à côté de ma grand-mère. Je me souviens avoir senti un doigt froid sur ma main et des ongles grattant mon bras de haut en bas. Je me suis réveillée mais je ne pouvais pas bouger. Du coin de l’œil, j’ai vu une vieille femme aux longs cheveux gris. Elle me maintenait au sol et m’empêchait de crier à l’aide. Cela m’a paru durer une éternité et j’étais totalement terrifiée.

Bien que je n’aie (heureusement) jamais revu ce fantôme particulier, je suis encore aujourd’hui tourmentée par la cause probable de mon expérience : la paralysie du sommeil, un état dans lequel vous êtes éveillé et conscient mais votre corps est incapable de bouger. Lorsque nous dormons profondément, notre corps est paralysé, probablement pour nous empêcher de réaliser nos rêves et de nous faire du mal (ou de faire du mal aux autres). La paralysie du sommeil est essentiellement un cauchemar éveillé.

L’histoire regorge de récits similaires provenant de cultures du monde entier. Aujourd’hui encore, la paralysie du sommeil touche probablement près de 8 % de la population, dont la plupart n’en ont jamais entendu parler. Pour expliquer cette expérience terrifiante, notre esprit se rabat sur ce qu’il sait et sur les croyances culturelles de l’époque, des démons aux extraterrestres. Ou dans mon cas, un fantôme qui ressemblait fortement aux sorcières des films de Disney.

Cela ne veut pas dire que les fantômes n’existent pas. Il est certainement possible qu’ils existent. Mais des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires, et les expériences personnelles – même convaincantes – ne suffisent pas.

The Nightmare par Henri Fuseli (1781)
On pense qu’il s’agit de la description de la paralysie du sommeil
Source : Wikipedia

Le système de justice pénale apprend cette leçon à ses dépens. Comme la plupart des gens, les jurés font confiance aux perceptions et aux expériences des personness, et les témoignages oculaires ont tendance à être parmi les formes de preuves les plus appréciées dans un procès. Malheureusement, c’est aussi une principale cause d’erreurs judiciaires.

Le fait est que nous sommes facilement trompés. Nous sommes convaincus que « voir c’est croire », mais nos yeux peuvent nous tromper. Plus encore, croire, c’est voir : nous pouvons littéralement voir ce que nous nous attendons à voir. Et ne pas reconnaître les limites de nos perceptions peut avoir de graves conséquences dans le monde réel.

On ne contrôle pas les anecdotes

Tina s’est mise à avoir des maux de tête. Comme elle n’aime pas prendre de médicaments, elle a consulté un naturopathe, qui lui a suggéré de prendre de la grande camomille lorsqu’elle sentait survenir une migraine. Le naturopathe a également recommandé à Tina d’éliminer la caféine de son alimentation, de faire plus d’exercice et de trouver des moyens de réduire le stress.

Après avoir suivi les conseils du naturopathe pendant quelques semaines, les migraines de Tina ont semblé s’atténuer. Elle a fait part de son succès à un groupe de soutien aux migraineux sur Facebook dans l’espoir que d’autres personnes puissent également bénéficier de l’essai de la grande camomille.

L’expérience de Tina est incroyablement courante, mais il est important de se rappeler que nos expériences peuvent nous tromper. Par définition, les anecdotes ne sont pas contrôlées, et ses maux de tête auraient pu s’améliorer pour de nombreuses raisons. La plupart des traitements alternatifs « fonctionnent » aussi bien que les placebos, qui peuvent être très efficaces pour traiter des symptômes subjectifs comme la douleur. (Il est important de noter qu’un placebo ne traite pas la cause sous-jacente des symptômes.) Une autre possibilité est que les maux de tête disparaissent généralement d’eux-mêmes. Elle a également modifié son régime alimentaire, fait plus d’exercice et réduit son stress.

Pour savoir si la grande camomille est efficace, il est important de tenir compte de ces types de facteurs. Les chercheurs en médecine utilisent ce que l’on appelle un essai contrôlé randomisé. Dans ce cas, nous diviserions au hasard un grand échantillon de personnes souffrant de migraine en deux groupes, en donnant à un groupe de la grande camomille et à l’autre un placebo. (Il est important de noter que les participants ne savent pas dans quel groupe ils se trouvent !) Nous ne pouvons conclure à l’efficacité de la grande camomille que si le groupe traité rapporte une plus grande amélioration des symptômes des maux de tête que le groupe placebo.

Les anecdotes ne sont souvent pas représentatives

Les petits échantillons, tels que les expériences personnelles, ne sont généralement pas représentatifs des conditions normales. Par conséquent, nous devons être prudents quant aux types de conclusions que nous pouvons en tirer.

Le problème est que le cerveau humain ne saisit pas intuitivement les probabilités. Lorsque la plupart d’entre nous essaient de décider ce qu’il faut croire, notre esprit cherche plutôt des expériences ou des histoires pertinentes.

Les exemples suivants peuvent vous sembler familiers. Mon grand-père a fumé toute sa vie et n’a rien eu, donc les cigarettes ne sont pas dangereuses. L’Australie est dangereuse parce que mon cousin a été agressé à Sydney. Un chat m’a mordu quand j’étais jeune, donc les chats sont méchants. Les Toyota ne sont pas fiables parce que j’ai déjà eu une Toyota qui était tout le temps en réparation. Cet hiver a semblé très froid, donc il n’y a pas de réchauffement climatique.

Parfois, les gens choisissent malencontreusement des anecdotes pour faire valoir leur point de vue, alors que d’autres fois, nos cerveaux prennent simplement des raccourcis. Dans tous les cas, l’utilisation d’observations isolées peut nous induire en erreur et nous faire croire que quelque chose est caractéristique alors que ce n’est pas le cas. Pour cela, nous avons besoin de preuves statistiques.

Et enfin, les gens peuvent mentir

La triste vérité est que les gens ne sont pas toujours honnêtes.

Dans les années 1980, Peter Popoff a gagné des millions en tant que guérisseur. Des personnes âgées et malades venaient de partout pour assister à ses spectacles dans l’espoir d’un miracle. Peter Popoff prétendait canaliser Dieu en appelant de façon spectaculaire les noms des spectateurs chanceux et en donnant des détails précis sur leur vie et leurs maladies avant d’utiliser son énergie psychique pour les guérir.

Peter Popoff a attiré l’attention du sceptique James Randi, qui avait l’habitude de dénoncer les médiums. L’enquête de Randi a révélé que les informations ne venaient pas de Dieu, mais de sa femme Elizabeth, qui avait recueilli des détails auprès des participants par le biais de cartes de prière et d’interviews avant le spectacle. En 1986, au Johnny Carson Show, Randi a diffusé la communication radio transmise à l’oreillette sans fil de Peter Popoff.

(J’aurais aimé pouvoir dire que ce fut la fin des escroqueries de Peter Popoff. Mais apparemment, il est de nouveau à l’œuvre, vendant des plans de « devenir riche rapidement » basés sur la foi dans des publireportages en fin de soirée).

L’impact des médias sur notre perception

Dans le temps, nous nous basions sur nos propres expériences, ainsi que sur celles de nos amis proches et de notre famille, pour nous informer sur le monde. Nous lisions des livres, regardions les informations du soir et lisions le journal du dimanche.

Aujourd’hui, chacun d’entre nous a sa propre « réalité », son propre écosystème d’information, qui nous maintient engagés en nous nourrissant d’un régime constant de contenus qui confirment ce que nous croyons déjà. Nous sommes enfermés dans des chambres d’écho avec d’autres personnes qui pensent comme nous, ce qui nous protège des idées que nous ne voulons pas entendre et renforce encore nos croyances.

Les anecdotes, qu’il s’agisse d’articles de presse ou d’histoires personnelles, imprègnent notre pensée et déforment notre perception de la réalité et des risques. Nous pensons que certaines choses sont plus courantes qu’elles ne le sont. Nous pensons que le monde est plus dangereux qu’il ne l’est. Nous avons peur des mauvaises choses. Et nous pensons que ceux qui ne font pas partie de nos tribus sont mauvais, stupides ou même diaboliques.

Nous pouvons tous être induits en erreur. Si vous voulez mieux comprendre la réalité, apprenez à être un meilleur consommateur de médias.

Solution : les statistiques, c’est mieux que les histoires

Nos cerveaux paresseux n’aiment pas les probabilités. Les histoires sont infiniment plus faciles.

Par exemple, Cranky Uncle n’aime pas les immigrés parce qu’il pense que ce sont des criminels. Lors d’une récente réunion de famille, il a raconté l’histoire d’une étudiante qui a été brutalement assassinée par un travailleur sans papiers. Il était naturellement en colère lorsqu’il a expliqué comment elle avait été tuée et combien sa famille était dévastée.

Les histoires émotionnelles comme celle-ci peuvent être très convaincantes. La question est de savoir si cette anecdote fournit suffisamment de preuves pour conclure que les immigrants sont dangereux ?

Non…. En fait, les données montrent que les immigrés sans papiers commettent moins de crimes que les Américains de naissance.

Et puis il y a votre bonne amie, qui a tellement peur des fusillades de masse qu’elle ne veut pas envoyer ses enfants à l’école. Mais si les fusillades de masse sont horribles et effrayantes, les Américains ont trois fois plus de risques de mourir en s’étouffant avec de la nourriture.

N’oubliez pas que les anecdotes ne sont souvent pas représentatives et que le fait de les généraliser peut fausser notre perception de la réalité et des risques.

Ces erreurs de raisonnement se produisent tout le temps. Donc, si votre objectif est de croire aux choses qui sont vraies et de ne pas croire à celles qui ne le sont pas, recherchez des données fiables, et non des histoires chargées d’émotion.

Le message à retenir

La plupart du temps, nos expériences sont suffisamment bonnes pour que nous leur fassions confiance. Je fais confiance à mon nez quand il me dit de ne pas boire de lait périmé. Et je fais confiance à mes yeux et à mes oreilles lorsqu’un chien grogne et montre les dents.

Mais nous devons nous méfier de l’utilisation d’anecdotes pour tirer des conclusions générales.

Notre cerveau préfère les histoires aux données et aux statistiques. Et c’est difficile à admettre, mais nous sommes facilement trompés. Nous pouvons percevoir des choses qui ne se sont pas produites, manquer des choses qui se sont produites et mal interpréter d’autres choses. « Votre vérité » peut ne pas être « la vérité ». La « réalité » subjective à l’intérieur de votre crâne peut être différente de la réalité objective.

Si votre objectif est d’aligner vos croyances sur la réalité, soyez sceptique quant aux conclusions que vous pouvez tirer de vos expériences vécues, remettez en question vos perceptions et soyez assez humble pour admettre que vous pouvez avoir tort. Apprenez à reconnaître les raccourcis que fait votre cerveau et recherchez plutôt des données fiables.

En résumé : Les anecdotes ne sont pas de bonnes preuves.

Pour en savoir plus

La logique de la science : 5 reasons why anecdotes are totally worthless
Le faisceau de preuves : Anecdotes
Cranky Uncle: Anecdotes and hydroxychloroquine

Traduction : la Rédaction de Citizen4Science – lien vers l’article original

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