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Clap de fin pour l’espace événementiel du Toit de la Grande Arche à la Défense qui ferme définitivement – Autopsie d’un échec

Après 6 ans d’exploitation, ce lieu particulier jusque là ouvert au public n’a pas réussi à s’imposer dans le paysage culturel du grand Paris

Par Nath – rédacteur Culture – avec la Rédaction

Vendredi 28 avril, le groupe City One, exploitant du Toit de la Grande Arche, a fermé définitivement les portes de l’espace et publié un communiqué annonçant cette décision qualifiée de « douloureuse ». Certainement mal appréhendé en ce qui concerne son attractivité et ses coûts de gestion, ce projet s’est avéré être un gouffre financier.

Ouvert en 2017 dans son format événementiel, le Toit se situe à 110 mètres de hauteur et c’est celui de la Grande Arche, un immeuble de bureaux situé à l’extrémité de l’esplanade de la Défense, bordé par le centre commercial des 4 Temps et le CNIT. Le site comprenait un espace expo de 1 200 m2 modulable, avec amphithéâtres et restaurant.

Il s’agissait à l’époque d’une réouverture de l’accès au public du toit de l’Arche de la Défense qui a ouvert en 1989.

Dans les années 80, il s’agissait de construire un monument souhaité par le président de la République François Mitterrand pour marque l’axe historique de Paris, appelé provisoirement « Tête Défense ». Ce gros immeuble en forme de cube évidé est supposé être la version moderne de l’Arc de Triomphe dont il est dans l’axe.

La Grande Arche en janvier 2023 – Source Wikipédia

Le toit de la Grande Arche avait toujours été accessible via des ascenseurs intégrés dans l’espace intérieur de l’Arche, maintenus au pilier Sud (voir photo ci-dessus). Moyennant une somme modique, les visiteurs pouvaient se promener sur le toit et profiter de la vue panoramique sur les alentours et sur Paris.
En 2010, l’accès au toit avait fermé en raison de la chute d’une poulie. Une rénovation de l’immeuble a eu lieu à compter de 2014, permettant à City One d’obtenir l’exploitation du lieu avec un projet ambitieux. Trop ambitieux ?

Arc de Triomphe, sa « copie » hypercube Arche de la Défense dans l’axe au fond – source Wikipédia

On pourrait s’interroger longuement sur les raisons de l’échec du Toit de la Grande Arche.
Mais aussi de ce qui a motivé un tel projet au potentiel mal évalué. City One, société de « facility management » (gestion multi-services de locaux) a pourtant misé dessus avec pas moins de 2,5 millions d’euros investis comme mise de départ.

Le communiqué de presse du groupe City One peut paraître étrange, entre auto-satisfaction de type : ça marchait très bien et on en a bien profité pendant 6 ans. Aux frais de la princesse ? Il ne semble pourtant pas… Puis : c’est la faute au Covid (représente 18 mois de frein sur 6 ans d’activité), la faute aux coûts d’exploitation (connus d’avance), et enfin la faute à l’État qui n’a pas subventionné (jamais prévu).

Un manque de savoir-faire en tourisme et événementiel culturel ?

Pour développer un tel projet, il faut du savoir-faire et un carnet d’adresses d’envergure internationale multi-facettes, et pour cela il faut de l’expérience d’exploitation de projets similaires. Or City one, qui se qualifie comme spécialiste de l’accueil, apparaît plus comme un exécutant de services que comme un exploitant pur. La société revendique ainsi 5 métiers : services aux entreprises, services aux passagers, travail temporaire, concession d’espaces, facility management. On peut donc s’interroger sur ce qui a motivé ce groupe pour franchir le pas avec un tel projet d’envergure et à risque.

Il a peut être manqué à la tête de ce projet une tête pensante, une personne expérimentée sur un projet d’exploitation de lieu culturel de cette dimension, connaissant les ficelles du métier. Elle aurait alors pu juger au pire de son absence de faisabilité, au mieux su relever le défi et générer un chiffre d’affaires à la hauteur – au propre et au figuré – de ce Toit de la Grande Arche.

Un projet aux charges d’exploitation mal cernées ?

Officiellement, City One dans sa déclaration hier fait état d’un « cahier des charges strict concernant les normes de sécurité, d’entretien et de maintenance ». On n’en doute pas vu la configuration haut perché et l’historique d’accident ayant entraîné la fermeture du lieu, ce lourd cahier des charges n’était pas négociable, c’est un élément déterminant que de prendre en compte la réglementation drastique et indéboulonnable des IGH (immeubles de grande hauteur) à laquelle s’ajoute celle des ERP (établissements recevant du public).
City One insiste pourtant, déplorant presque qu’on ne lésine pas un peu avec la sécurité : « Des exploitants privés ne peuvent supporter de tels coûts quotidiens et des cahiers des charges si contraignants que tout événement devient un casse-tête à organiser, et décourage de nombreuses initiatives qui voient le jour ailleurs ». Un aveu d’échec de faisabilité, dont on se demande pourquoi il n’a pas été fait avant de se lancer et éviter la catastrophe. À moins que l’exploitant ait mal évalué le chiffre d’affaires potentiel et l’attractivité du lieu, ce que le communiqué se garde bien d’aborder préférant jeter la pierre aux charges d’exploitation.

L’exploitant informe aussi de l’échec de ses demandes de subventions pour rester ouvert. Les organismes publics semblent donc avoir fait le constat d’un projet non pertinent.

Plus de 50 personnes travaillaient pour ce lieu événementiel et des recrutements étaient encore proposés récemment.
La structure a pourtant toujours été en perte depuis sa création,

En recherchant des informations financières, nous avons identifié l’établissement secondaire City One 111 comme exploitant de l’activité événementielle du Toit de la Grande Arche. Sur Infogreffe, les chiffres clés des années 2020 et 2021 montrent un chiffre d’affaire de 807 K€ euros et 868 K€ pour un résultat massivement déficitaire de 1,5 millions et 1 million d’euros respectivement. Gageons plutôt que les revenus n’ont pas été à la hauteur des attentes face à des charges connues.

Le CA est étonnamment faible par rapport aux nombre de visiteurs annoncés de 111 000 annuels, qui aurait dû permettre d’atteindre le million d’euros. Il est possible que ce chiffre comprenne tous les invités non payants notamment des événements privés. Mais dans une telle hypothèse, on se demande où sont les revenus des ces événements privés.

Un projet trop ambitieux pour un quartier d’affaires et une ambiance trop « brutaliste »?

La Défense, ce n’est pas Paris, c’est un quartier d’affaires, situé en proche banlieue. Pour les touristes qui visitent la capitale, ce n’est pas un réflexe que d’aller visiter un quartier d’affaires. Evidemment il y a la vue sur Paris, mais elle est distante. Rien à voir avec celle directement appréciable des toits de Paris-même, et à grande hauteur, de celle de la Tour Eiffel ou de la tour Montparnasse si l’on recherche une vue plongeante à couper le souffle. À la Défense même, des rooftops existent : celui du bar de l’hôtel 4 étoiles Melia et celui de l’hôtel Mama Shelter.
Ce n’est pas avec 300 personnes par jour en moyenne (a priori seule une fraction à payé son ticket) montant sur le Toit (données 2022, proche de la période pré-pandémie 2019) que la marmite de l’hypercube coûteux pouvait tourner. Dans le département des Hauts-de-Seine, c’était en outre le seul site touristique payant pour un tarif fort de 16 euros, la moitié pour les enfants.

Quand on va sur le site internet du Toit de la Grande Arche, encore disponible à la clôture de cet article, une chose frappe : la photo d’accueil, c’est Notre-Dame au cœur de Paris, et puis aucune photo du Toit lui-même ou des espaces d’exposition n’est disponible. Pour créer un effet de surprise ou parce que pas vendeur ? C’est bien Paris intra-muros que l’on nous vend en tête d’affiche, pas la Défense …

Pour la partie événementielle, on attire sans doute plus de visiteurs locaux, L’accent dès le départ a été mis sur le photojournalisme. Il y a eu par exemple une exposition Yann Arthus-Bertrand artiste très populaire, mais aussi celle plus délicate de Matthieu Ricard, moine bouddhiste controversé dans le cadre des violences et abus sexuels dévoilés dans le monde du bouddhisme.

Des événements et déjeuners privés ont sans doute participé à tenter de maintenir à flot les finances pendant ces 6 ans d’exploitation, mais il est possible que cela n’ait guère représenté qu’une goutte d’eau pour renflouer la chute du Titanic.

Ensuite, il y a l’ambiance. La Défense, c’est le royaume des gratte-ciels et du béton. La Grande Arche, hypercube glaçant et son toit, en sont emblématiques, entre gigantisme et brutalisme de barres de bétons massives. Une ambiance de gros chantier et de bureaux finalement, comme l’est en permanence la Défense depuis un demi-siècle avec des tours qui poussent de partout en permanence. On aime ou on n’aime pas, mais ce n’est clairement pas une ambiance parisienne.

Toit de la Grande Arche 2017 – Source City One

La page du caprice du joujou événementiel trop cher tournée, espérons qu’à terme, les ascenseurs vers le toit de l’Arche se remettent en marche pour offrir aux touristes un ticket pas cher pour ce que vaut cet endroit en réalité : un petit bol d’air panoramique autour des gratte-ciels, l’Arc de Triomphe et la Tour Eiffel au loin, soit le quotidien blasé des bureaucrates environnants dans leurs tours respectives.

Toit de la Grande arche avant 2010 – source defense-92.fr

Image d’en-tête : dessin de presse WAN pour Science infuse – tous droits réservés

Mise à jour 30/04/2023 : suppression de la surface totale gérée par City One dont le Toit de la Grande Arche n’était qu’une partie.

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