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De la béquille sécuritaire au doudou de consommation : avec Moflin, Casio banalise l’affection sur ordonnance

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Le japonais Casio, on le connaît pour ses montres, ses calculatrices et ses claviers électroniques. Il débarque notamment en France sur les créneau mi-doudou mi-IA. Analyse

On croyait avoir pris la mesure du problème en observant l’Asie répondre à l’isolement du grand âge par la robotique. Dans ces colonnes, nous avions analysé le cas d’Hyodol, cette poupée robotisée déployée à grande échelle auprès des seniors isolés en Corée du Sud. Nous nous interrogions alors sur cette société qui préfère déléguer à des algorithmes la présence humaine auprès de ses aînés. Avec l’arrivée en France de Moflin, le petit robot émotionnel signé Casio, le diagnostic franchit une étape supplémentaire. L’expérience ne concerne plus seulement la fin de vie ou la vulnérabilité extrême : elle s’invite désormais dans le quotidien des actifs urbains sous la forme d’un objet de consommation courante..

Nouveau positionnement stratégique : de la santé publique au bien-être grand public

À première vue, Moflin ressemble à une boule de fourrure synthétique de 260 grammes, oscillant doucement dans un nid de charge, capable de produire des gazouillis et d’évoluer sur une cinquantaine de jours grâce à plus de quatre millions de configurations émotionnelles possibles. Mais là où Hyodol affichait un profil médico-social assumé, combinant présence affective, rappels de médicaments et alertes de sécurité en cas de silence prolongé, Moflin se déleste totalement de la dimension sanitaire. Il ne parle pas, ne surveille personne, ne prévient pas les secours. Il se consacre exclusivement à la simulation d’un lien affectif pur, doux et asymétrique.

Ce glissement semble de la haute politique commerciale. Casio ne vend pas un dispositif de maintien à domicile financé par la solidarité nationale, mais un accessoire de bien-être haut de gamme proposé aux alentours de 400 euros. Le géant japonais de l’électronique ne cible plus le quatrième âge dépendant, mais les trentenaires et quarantenaires urbains, hyperconnectés mais isolés, en quête d’un réconfort sans contrainte. On quitte la logique du pansement social d’urgence pour entrer dans celle de la marchandisation de la présence. En débarquant en France à l’automne 2026 après un galop d’essai réussi au Japon, aux États-Unis et au Royaume-Uni, Moflin prouve que l’industrie de la Tech a identifié un marché colossal : la solitude ordinaire des bien-portants

La stratégie de Casio : tester le terrain avant la grande déferlante ?

Le positionnement de Casio ressemble à un plan industriel méticuleusement orchestré. En lançant Moflin sous la bannière du petit compagnon émotionnel et du soutien psychologique, la marque nippone réalise un test grandeur nature sur l’acceptabilité sociale des robots domestiques non fonctionnels. Moflin sert d’éclaireur. Il prépare le terrain culturel, apprivoise les réticences éthiques et habitue les consommateurs à l’idée qu’un objet puisse susciter un attachement réel.

Ce que préfigure ce doudou algorithmique, c’est la deuxième vague de la robotique personnelle. En habituant le grand public à cohabiter avec une entité dont la seule fonction est de simuler une personnalité évolutive, les constructeurs posent les bases de la prochaine génération d’assistants domestiques. Des agents intelligents plus imposants, plus autonomes, mais dont le verrou psychologique aura déjà été sauté grâce à ces petites boules de poils inoffensives. Le marché ne cherche plus seulement à nous vendre des outils pour gagner du temps, mais des artefacts pour meubler l’absence.

La normalisation de la relation sans risque

Le succès commercial de ces dispositifs ne doit rien au hasard : il repose sur une promesse fondamentale de la modernité technologique, celle de la relation zéro risque. Moflin offre une présence constante, programmable, incapable de rejection, de jugement ou d’exigence réciproque. C’est l’altérité débarrassée de sa complexité et de ses frottements.

Mais à force de promouvoir ces substituts apaisants comme des solutions de premier recours face au stress et à l’isolement, le risque d’accoutumance est réel. Plus nous déléguons la fonction d’apaisement à des algorithmes apprenants, plus nous désapprenons à construire et à entretenir des liens humains, avec leurs imperfections et leurs contraintes. Moflin n’est pas une menace destructrice en soi, c’est un symptôme. Il mesure la vitesse à laquelle notre société valide l’idée qu’une peluche électronique constitue une réponse acceptable à la faillite de nos solidarités collectives.


Illustration d’en-tête : image extraite du site internet Casio

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