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Chronique de Valencia (Espagne) 3/6 : Pep Girbent Peintre au XXIe siècle à la Fondation Bancaja 

Les toiles de Pep Girbent ne ressemblent à rien de connu. Et pourtant, l’ artiste se nourrit de tout ce qui existe : l’actuel et l’antique, le ponctuel et l’éternel, l’ ici et l’ailleurs.


Le peintre majorquin de 57 ans se passionne, depuis toujours, pour le monde tel qu’il est et toutes les techniques qui peuvent permettre de l’ exprimer. Élève aux Beaux arts de Leipzig, il assiste, en 1989, à la chute du mur de Berlin. Ce qui lui donnera l’ occasion de montrer ses premières toiles dans une exposition collective intitulée Le mur. Puis il passe plusieurs années au Mexique où il travaillera essentiellement l’ image animée, en tant que cinéaste et vidéaste, avant de revenir à son pays natal et à la peinture.
La quinzaine de toiles grands formats (œuvres récentes pour la plupart ou œuvres anciennes retravaillées pour l’ occasion) qu il réunit pour l’ exposition donnent une vision du monde tout à la fois immédiatement lisible et passablement savante. A la façon facétieuse et un poil perverse de Jose-Luis Borges ou Fernando Pessoa, Girbent a inventé un commissaire d’ exposition, Arturo Castro, qui n’ est qu’un avatar de lui-même. Et, dans les interviews, il déclare très sérieusement qu’Arturo Castro lui permet de voir son œuvre de façon différente. On peut s’amuser de cette schizophrénique coquetterie mais on constatera qu’elle colle idéalement aux thèmes des toiles. Car tout ici, très souvent, est comme conditionné par le regard, le déplacement du regard, la spécificité du point de vue et le regard porté sur le regard.
Ce qui, à l’ évidence, intéresse Girbent dans Ad museum, 2007, ci-dessous), n’ est pas la présence sur les murs d’un musée autrichien du célèbre Les chasseurs dans la neige (Bruegel l’ancien, 1565), mais cette énigmatique visiteuse asiatique tournée face au spectateur : elle se trouve dans un musée, à côté d’une œuvre du XVIe siècle, et fixe un spectateur, nous, qui se trouve dans un musée, devant une œuvre du XXIe siècle ! De quoi vous donner le vertige de la mise en abîme, celle des regards, celle des lieux, celle des architectures, celle des époques.


Girbent peint notre aujourd’hui à tous, les villes, le métro, le béton, la technologie mais il y incruste la poésie délicate d’un passé fantasmé : les femmes sont asiatiques et vêtues de kimonos bariolés (Study for group portrait, 2026) ou bien de grandes robes élégantes, corset et pouffe, façon Vienne impériale (Interior with figure, lady in the window II, 2023). C’est comme si l’hier, en permanence, venait influer sur le présent, comme si l’on ne pouvait jamais occuper une seule temporalité à la fois (encore du Borges). C’est comme si le temps était un millefeuille savant dans lequel on retrouverait, à tous moments, des parcelles de culture : les deux jeunes femmes réunies autour et dans une baignoire (The bath, 2023) composent sans le savoir un Vermeer, et cette fille nue sous sa douche (Behind the glass, 2026) adopte inconsciemment les pauses de la Femme se baignant dans un ruisseau de Rembrandt (1654).
Si, au départ et comme beaucoup, Girbent travaille à partir de photographies, il les reproduit en noyant les traits, en grattant les lignes, en étalant, en étirant, comme pour donner une forme de patine d’éternité à ce qui vient juste de surgir de sa palette.
Girbent se passionne pour l’image, toutes les images, la photographie, le cinéma, la peinture, les pubs, les dessins, mais, si ses personnages semblent figés dans l’instant d’une pose, ils sont, en même temps, riches d’une histoire, la leur, et riches de l’Histoire, la nôtre. Le corps affaissé de la jeune fille en robe à fleurs rouges, saisie en plongée, portant un mégot à ses lèvres, est entouré d’un véritable cimetière d’objets dérisoires qui disent la vanité du monde : canette vide, objets technologiques désuets, radiateur sale, lit de camp crasseux (Interior with figure, 2023). Les deux garçons debouts, enlacés dans une posture d’épuisement disent la difficulté d être dans leur décor de cuisine industrielle bas de gamme (The dancers, 2023-2026).


Pour autant Girbent laisse vivre ses personnages et ses lieux. Il ne force jamais la démonstration et ses titres demeurent d’une pudique sobriété (Lady in the window; 2023 ; In the mirror 2012-2025).
C’est comme s’il nous laissait libres de voir. A aucun moment, son commissaire d’ exposition imaginaire, Arturo Castro, ne dit, n’explique, n’enseigne.
C’est comme s’il laissait l’intrigue se nouer d’elle-même. Dans l’étrange théâtralisation d’un wagon de métro (Figures in the Subway, 2026), coincés entre le dos d’un inconnu à droite et les reflets des verres trempés, ce sont les regards posés avec acuité par le couple noir sur une jeune blanche élégante qui donnent à penser que les effets de la colonisation persistent à long terme.


En outre, les personnages de Pep Girbent ne sont pas placés dans un décor, ils sont eux-mêmes éléments du décor, tout autant que le bois, le verre, le marbre ou le métal. La femme ne se trouve pas « à » la fenêtre mais « dans ». (Lady in the window, 2023) Comme s’il y avait en permanence un décalage entre ce qu’on a cru voir et ce que dit vraiment l’ image : un peu comme dans notre perception rdinaire du réel, au final.


Les toiles de Pep Girbent ne ressemblent à personne : oui mais elles parlent à tout le monde.


Du 2 octobre 2026 au 24 janvier 2027

Fundación Bancaja
Plaza Tetuán, 23
Ciutat Vella, 46003 València

Image en-tête : Lady in the window; 2023, Pep Girbent

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