Journalisme scientifique et récits marketing : des liaisons dangereuses illustrées par un étude de cas
L’hebdomadaire L’Express vient de consacrer un article enthousiaste à des travaux de recherche sérieux, les présentant comme un « changement de paradigme » pour le combat contre le cancer et menés par un chercheur « baroque » à contre-tendance. Un exemple particulièrement éclairant de déformation narrative de l’information scientifique
La tendance est inquiétante, sans être pour autant nouvelle. C’est un article de L’Express datée du 28 mars dernier qui a attiré notre attention. L’article est payant, mais le peu qui est lisible sur internet a de quoi émoustiller : on y parle de « projet à front renversé », par un chercheur au « CV baroque » n’est « ni oncologue ni épidémiologiste », « ny connaît pas grand chose aux tumeurs » mais il va peut-être bien « modeler quelques-unes des futures révolutions en cancérologie ».
On aurait donc un chercheur qui décroche une bourse prestigieuse pour mener des recherches à contre-pied de la recherche normale hors de son domaine d’expertise ? Scandale ou génie ? Il nous faut nous procurer cet article. Au kiosque à journeaux, L’Express est arrivé à ses fins, nous extirpant quelques euros. Nous nous préparons donc à lire un article de révolution scientifique par un scientifique révolutionnaire. Nous allons être surpris. Mais dans quel sens ?
De la vraie science, un récit inventé
Nous analysons souvent dans nos colonnes l’information et la désinformation en science et santé. Cette dernière est parfois grossière, ce qui a l’intérêt de la rendre facilement identifiable. On peut citer dans nos sujets récents les blogs « techno-enthousiastes » à base d’annonces spectaculaires reprenant ce qui buzz sur les réseaux sociaux, des promesses excessives sur résultats scientifiques préliminaires, qui donne l’image d’une science faite d’une succession de ruptures spectaculaires permanentes. Ces formats sensationnalistes sont relativement faciles à identifier. Ils exagèrent, ils dramatisent, politisent souvent, et leur façon de rouler des mécanique finit généralement par se voir.
Une forme plus subtile de déformation et d’exploitation narrative de la science existe. Elle ne repose pas sur l’invention et l’extrapolation à outrance de résultats, mais sur une transformation plus profonde du récit scientifique lui-même : construire, autour de recherches parfaitement solides, une histoire inventée de changement de paradigme dans la manière dont fonctionne la recherche biomédicale, comme si certaines approches constituaient des renversements méthodologiques alors qu’elles relèvent de continuités anciennes et parfaitement établies.
L’article publié par L’Express le 28 mars 2026 autour du projet ATLAS coordonné par le Dr Paul Bastard, en fournit une illustration particulièrement éclairante sur ses mécanismes. Le projet vient d’obtenir un financement de 25 millions de dollars dans le cadre de Cancer Grand Challenges, initiative portée notamment par Cancer Research UK et le National Cancer Institute. Les travaux sont sérieux, le financement est prestigieux, la question scientifique est pertinente. Le problème n’est pas la science, mais la construction d’un récit qui en déforme des aspects notables.
Les règles du journalisme : savoir analyser les sources
Nous aurions pu placer ce paragraphe ultérieurement, mais autant le dire tout de suite parce c’est clé : La règle cardinale du journalisme, scientifique ou autre, est simple : savoir analyser la nature et la fiabilité des sources, privilégier les sources primaires. Le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) le rappelle explicitement dans sa recommandation sur le traitement journalistique des questions scientifiques : Il est essentiel de privilégier les publications originelles plutôt que les communiqués de presse et les briefings des communicants. L’exigence est la même dans le code d’éthique de la Society of Professional Journalists , référence mondiale depuis 1973 : utiliser les sources originales chaque fois que possible, vérifier l’information avant publication, et ne jamais laisser la vitesse de publication prendre le pas sur l’exactitude des faits. Les standards internationaux du journalisme scientifique, ou tout simplement la charte de Munich sont plus directs encore : les communiqués de presse sont des documents de marketing et le journaliste n’est pas un publicitaire.
Pour le sujet en question, quelle est la source ? S’agissant d’une bourse de recherche, elle se trouve sur le site de Cancer Grand Challenges, accessible au public. L’organisme explique ce qu’il finance avec cette bourse et la justification de son attribution. On nous y explique que si de nombreuses études se concentrent sur les causes actives du cancer, et qu’il est « également nécessaire » de comprendre comment les réponses naturelles de l’organisme peuvent empêcher son développement. Ce « également » est essentiel : il exprime une complémentarité, pas une inversion, pas une rupture, pas un changement de paradigme. Nulle part est-il question de changement de paradigme pour le projet choisi. Elle décrit en fait un projet ambitieux par son envergure, explorant le rôle possible d’auto-anticorps modulateurs d’immunité dans les mécanismes de résistance au cancer. Un projet important, prometteur, mais inscrit dans les continuités classiques de l’immunologie translationnelle en oncologie.
Ce que l’article affirme à la place, et l’erreur factuelle
Le contraste avec le traitement de L’Express est saisissant. Le titre évoque une lutte « à front renversé », le chapô parle de « contre-pied », le texte multiplie les références à une démarche « hors des clous », « impertinente », « renversant les paradigmes ». L’article affirme par ailleurs que le financement obtenu relèverait d’une bourse examinant « uniquement les projets de rupture ». Cette formulation est factuellement contestable. Le programme Cancer Grand Challenges finance des projets ambitieux, interdisciplinaires et à fort potentiel, sélectionnés pour leur capacité à répondre à des défis scientifiques complexes identifiés par un comité international, parmi dix-huit défis médicaux actifs allant des tumeurs pédiatriques aux inégalités face au cancer. Il ne se définit nulle part comme un mécanisme exclusivement réservé à des changements de paradigme. La nuance est décisive : un projet peut être ambitieux pour son impact en santé publique, sans constituer un renversement méthodologique, et confondre ambition scientifique et rupture conceptuelle déforme la nature même de la recherche. Le CDJM est sans ambiguïté sur ce point : il importe, sur les questions scientifiques, d’être particulièrement attentif à ce que titraille, chapô et annonces d’un sujet n’en altèrent pas le sens ou la portée.
Un parcours « baroque » ou cohérent ?
Le storytelling de l’article a été posé. Mais il va être enjolivé, tant qu’à faire, par la présentation d’un chercheur, totalement « profane » en oncologie. On peut imaginer dans l’esprit du lecteur que se forme alors l’idée du génie, qui débarque dans un domaine médical complexe sans la moindre formation ou expertise dans le domaine. C’est fâcheux pour l’image de la science, basée sur l’expertise en la matière.
Alors, qu’en est-il ? Sans surprise, cette présentation ne résiste pas à l’examen. Paul Bastard est médecin pédiatre, formé à Paris et Madrid, ayant suivi un master à l’Université Rockefeller de New York avant de revenir en résidence d’immunologie pédiatrique et de soutenir une thèse. Ses recherches portent sur les déterminants génétiques et immunologiques des maladies virales graves, notamment les causes et conséquences des auto-anticorps dirigés contre les interférons de type I. Ce parcours n’a rien de marginal : il est précisément situé à l’intersection de l’immunologie fondamentale et de l’immunopathologie clinique, dans des institutions académiques de tout premier rang mondial.
Or l’immunologie constitue aujourd’hui l’un des piliers centraux de la recherche oncologique contemporaine. L’immuno-oncologie, qui intègre des approches conçues pour renforcer ou réactiver la capacité du système immunitaire à lutter contre le cancer, a connu une transformation majeure récompensée par le prix Nobel de médecine 2018. Des milliers d’immunologistes travaillent aujourd’hui sur le cancer dans le monde entier. Présenter un immunologiste spécialiste des auto-anticorps qui s’attaque à une question d’oncologie comme profane du domaine relève moins de l’analyse scientifique que de la scénarisation journalistique assez trompeuse, quand on sait que nombre de médicaments oncologiques de dernière génération sont des médicaments biologiques, précisément des … anticorps humanisés. L’éducation du public à ces disciplines scientifiques et leur présentation erronée comme s’il s’agissait de silos, en prend donc un sérieux coup.
La figure du « génie outsider » est un ressort narratif classique. Elle fonctionne bien. Mais elle déforme ici la réalité. D’ailleurs, le CDJM met en garde contre ce biais en lien avec l’expertise ou la non-expertise : vérifier la valeur d’un expert auprès de ses pairs, en particulier quand sa position détonne, et ne pas considérer que le statut social ou la renommée d’un scientifique en font automatiquement un porteur de vérité scientifique. Mais aussi l’inverse, et c’est ce qui nous intéresse dans notre cas pratique : ne pas construire un récit de rupture sur la prétendue marginalité d’un chercheur qui n’est en réalité pas marginal.
Une rupture historiquement imaginaire
Le cœur du récit repose sur une opposition : la recherche se serait historiquement concentrée sur les causes du cancer, tandis que le projet adopterait une approche « inverse » centrée sur les mécanismes de résistance. Cette opposition est historiquement inexacte. On joue ici d’un biais cognitif classique : le faux dilemme. Faire croire que la recherche scientifique est centrée sur un aspect technique alors qu’elle est multfactorielle et désormais translationnelle. L’étude des personnes exposés mais non malades, des trajectoires atypiques, des résistances naturelles et des facteurs protecteurs est constitutive de l’épidémiologie, de l’immunologie et de la médecine expérimentale depuis des décennies. La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration récente et frappante : l’analyse de clusters familiaux où certains individus restaient indemnes malgré une exposition comparable a conduit à l’identification de déterminants immunologiques et génétiques spécifiques. C’est une logique que les membres de l’équipe ATLAS ont eux-mêmes appliquée en découvrant le lien entre auto-anticorps et sévérité du Covid-19. Cette démarche n’a rien de nouveau. Elle appartient au socle classique de la recherche scientifique. Présenter cette continuité comme un « pari inverse » revient à fabriquer artificiellement de la nouveauté là où il n’y a qu’un approfondissement légitime et parfaitement attendu.
D’où vient ce récit déformant ? Circulation mimétique et amplification d’un briefing institutionnel
C’est ici que le dossier devient particulièrement instructif, parce que nous avons pu idenifier la source du récit marketing de L’Express. Nous l’avons vu, le cadrage de rupture n’est pas donné par l’organisme prestigieux qui a analysé les travaux de recherche et décidé de les financer par une bourse. Pour autant, ce n’est pas une invention de L’Express. Le storytelling marketing apparaît dans certaines communications institutionnelles intermédiaires : des formulations évoquant une approche « inverse » ou un « changement de paradigme » circulent dans des supports de valorisation académique, comme la communication officielle de l’Université Paris Cité qui titre « Un changement de paradigme en oncologie ». Paris Cité n’a rien inventé non plus, elle reprend en fait mot pour mot le paragraphe d’une communication institutionnelle de l’Institut Imagine auquel est affilié le Dr Bastard : « Un changement de paradigme en oncologie – Traditionnellement, la recherche s’est concentrée sur l’identification des facteurs qui favorisent l’apparition des tumeurs. L’équipe ATLAS fait le pari inverse : étudier les barrières qui s’opposent à leur développement sur une recherche ».
Chaque mot de cette phrase mérite examen, car c’est elle qui a fourni à L’Express son titre, son chapô et l’ensemble de son lexique de rupture.
« Traditionnellement » est le premier signal d’alarme, et le plus profond. En science, ce mot est presque une contradiction dans les termes. La recherche scientifique, y compris méthodes ne fonctionne pas par tradition : elle fonctionne par accumulation de preuves, révision permanente des hypothèses et méthodologies, et remise en question constante des résultats antérieurs. Ce qui est vrai aujourd’hui peut être infirmé demain. Ce qui semblait établi peut être nuancé par une nouvelle étude, évoluer au gré d’une nouvelle méthodologie en raisons des limites de la précédente. La tradition, au sens de pratique reconduite par habitude ou convention, est précisément ce contre quoi la méthode scientifique est construite. Dire que la recherche a « traditionnellement » procédé d’une certaine façon, c’est donc appliquer à la science un concept qui lui est étranger, et qui sert ici un seul objectif : construire artificiellement un avant figé pour mieux faire briller un après innovant. Ce mot devrait toujours déclencher une question réflexe : traditionnel par rapport à quoi, sur quelle période, avec quelles sources à l’appui ? Ici, il n’est suivi d’aucune de ces précisions, parce que son rôle n’est pas descriptif : il est narratif. « Fait le pari » est plus révélateur encore. Une hypothèse de recherche n’est pas un pari : c’est une proposition fondée sur des observations préliminaires, des données existantes, une logique théorique cohérente. L’éthique de la recherche médicale veut d’ailleurs que tout projet de recherche soit justifié. Présenter un chercheur comme un parieur est dès lors problématique. Ce mot appartient au registre de la communication, pas à celui de la science. « L’approche inverse », enfin, est le nœud logique de toute la phrase : elle transforme un continuum de recherche en dichotomie, une complémentarité en opposition radicale. C’est ce terme qui a possiblement donné la paraphrase « à front renversé » et « contre-pied » de L’Express, et l’ensemble du lexique de rupture de l’article de leur article. La chaîne causale est limpide : l’institution écrit « approche inverse », le journaliste lit « renversement », le lecteur reçoit « révolution ». Chaque maillon amplifie légèrement le précédent. La communication institutionnelle valorise, positionne, séduit. C’est un récit pour vendre ce que le journalisme n’est pas.
Le contraste saisissant du traitement journalistique international
La comparaison avec la presse anglo-saxonne est particulièrement éclairante, parce qu’elle démontre que le récit marketing de rupture est une création française. Cancer Research UK décrit ATLAS comme un projet dont les travaux « ont le potentiel de changer notre compréhension du rôle du système immunitaire dans le cancer. » Pharmaphorum résume sobrement : l’équipe « examinera ce qu’on peut apprendre de personnes qui ne développent pas de cancer malgré des habitudes à risque. » UT Southwestern écrit que l’équipe « cherchera à identifier les mécanismes biologiques sous-jacents à la résistance aux tumeurs. » Pas un seul « paradigme », pas un seul « renversement », pas un seul « contre-pied » dans l’ensemble de la couverture institutionnelle et journalistique anglophone, et pour cause. Evidemment, c’est moins vendeur pour le grand public. C’est le cours ordinaire des choses en science, et « la science, c’est long » (Emmanuelle Charpentier, prix Nobel de chimie).
Une déformation narrative qui questionne d’un point de vue déontologique mais aussi éthique
Il n’y a ici aucune falsification. Les données sont réelles, les financements existent, le projet est scientifiquement solide. Mais l’histoire racontée les déforment, parce qu’elle transforme une continuité scientifique en rupture spectaculaire, qu’elle substitue une dramaturgie de l’innovation à une description rigoureuse de la méthode, parce qu’elle remplace l’analyse journalistique critique des sources par la reprise amplifiée d’un récit marketing nstitutionnel. Le CDJM nomme précisément ce risque en matière médicale ; il est éthique : veiller à ne pas créer d’espoirs non fondés chez des personnes atteintes de maladies graves, et rendre compte avec prudence des recherches et découvertes médicales annoncées par des chercheurs, qui ont rarement un impact immédiat sur l’amélioration des traitements. Ce principe s’applique avec une force redoublée lorsque la découverte est présentée non seulement comme prometteuse, mais comme révolutionnaire.
Former au journalisme scientifique est aussi urgent que de former les citoyens à la démarche scientifique
Ce cas dépasse largement un article particulier. Il révèle une faiblesse structurelle du journalisme scientifique français : l’insuffisante qualification des sources et la trop grande perméabilité aux récits de valorisation institutionnelle.
On a l’habitude, à juste titre, d’insister sur la nécessité d’éduquer le grand public à l’esprit critique et à la science, et à lutter contre la désinformation en santé.
Mais cette exigence doit s’appliquer avec la même force aux professionnels chargés de transmettre l’information scientifique. Former les journalistes à distinguer une source objective d’un communiqué de presse de valorisation, à identifier les glissements narratifs entre niveaux institutionnels, à repérer les reformulations promotionnelles qui circulent d’une institution à l’autre avant d’atterrir dans la presse grand public : voilà un chantier important. Car une société ne peut développer une culture scientifique solide si l’information censée la transmettre se transforme en récit marketing qui malmène la réalité scientifique. En France, sur ce second chantier, il reste beaucoup de chemin à faire. La science n’a pas besoin d’être scénarisée de façon spectaculaire pour être passionnante. Elle demande d’être lue, comprise, contextualisée, puis racontée avec exactitude. C’est précisément à cette condition que le journalisme scientifique demeure du journalisme, et non le relais de communications marketing.
Illustration d’en-tête : Andrea pour Science infused
Science infuse est un service de presse en ligne agréé (n° 0329 X 94873) piloté par Citizen4Science, association à but non lucratif d’information et de médiation scientifique.
Non subventionné, notre média dépend entièrement de ses contributeurs pour continuer à informer, analyser, avec un angle souvent différent car farouchement indépendant. Pour nous soutenir, et soutenir la presse indépendante et sa pluralité, faites un don pour que notre section site d’actualité et d’analyse reste d’accès gratuit !
avec J’aime l’Info, partenaire de la presse en ligne indépendante


