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Le fact-checking militant ou la tentation d’un ministère de la vérité

Alors qu’un rapport sénatorial sur la désinformation suscite une vive controverse quant à la création d’un observatoire national de l’information, la focalisation sur les seuls périls institutionnels masque une réalité tout aussi préoccupante : la prolifération silencieuse d’acteurs privés, militants et algorithmiques qui s’érigent, sans mandat ni contrôle, en nouveaux juges de la vérité.

Une tempête politique née d’une formule malheureuse

Un rapport de la Commission de la Culture du Sénat a proposé de créer, en vue de l’échéance de 2027, un observatoire indépendant de la désinformation, conçu comme le pendant intérieur du service Viginum. C’est la formule employée par le rapporteur Laurent Lafon pour désigner le champ d’action de cette structure, la lutte contre les « ingérences intérieures », qui a mis le feu aux poudres. Ce terme quelque peu absurde, absent du texte original, a immédiatement transformé une présentation quasi-confidentielle en tempête politique nationale. L’extrême droite a hurlé au tribunal de la parole, une partie de la droite parlementaire a dénoncé une police de la pensée, et les éditorialistes se sont empressés d’ironiser sur les paniques de l’opposition. Voilà des caricatures simplistes développées dans les médias. Nou préférons comme d’habitude prendre un peu de recul pour analyser les faits et préférer la nuance.

L’ombre d’Orwell et le spectre du contrôle de l’opinion

La référence à l’œuvre d’Orwell, abondamment agitée par les détracteurs du rapport, ne relève pas entièrement de la fantaisie. Nous l’évoquons d’ailleurs de temps à autre dans ces colonnes. Dans 1984, le Ministère de la Vérité employait des fonctionnaires convaincus d’agir pour le bien commun et produisait des évaluations prétendument objectives de ce qui constituait une information acceptable.

On peut difficilement nier que le dispositif suggéré par le Sénat n’en reproduise la structure fonctionnelle : des acteurs non élus, mandatés par l’État ou issus de la société civile, définissent ce qui constitue une manipulation, sans définition précise ni critères vérifiables. Renvoyer purement et simplement l’ensemble de ces critiques à un simple affolement populiste relève d’un mécanisme d’évitement intellectuel bien connu, qui est de disqualifier celui qui critique en tant qu’adversaire politique pour s’épargner de répondre sur le fond.

Le piège de la boucle réflexive du fact-checking subventionné ou commercial


Le problème structurel apparaît dans toute sa netteté au travers des organismes sur lesquels s’appuie la mission sénatoriale. Des structures telles que le réseau EFCSN ou Science Feedback qui affiche un leitmotiv révélateur : « Science Feedback trie les faits de la fiction dans la couverture médiatique de la science. Notre objectif est d’aider les lecteurs à savoir à quelles informations se fier« , ne sont pas des laboratoires universitaires indépendants, mais des entités dont le modèle économique repose sur des subventions européennes, des contrats commerciaux avec les géants du Web et des fondations privées.

Dès 2021, dans notre analyse démontrant que le fact-checking peut être un remède pire que le mal, nous tirions déjà la sonnette d’alarme sur les risques majeurs de dérive lorsque la vérification de l’information émane de groupes partisans.

On se retrouve face à un raisonnement circulaire parfait. car les organisations qui perçoivent des fonds pour lutter contre la désinformation définissent elles-mêmes les critères de ladite menace, mesurent son ampleur pour justifier le renforcement de leurs prérogatives, et alimentent ensuite les rapports qui recommandent d’accroître leurs propres financements.

Quand l’expertise confond désaccord politique et fausseté factuelle

Cette approche montre ses limites les plus graves lorsqu’elle est appliquée à des sujets complexes, qu’ils soient politiques, économiques, environnementaux ou médicaux. En faisant l’amalgame des erreurs factuelles grossières et des controverses scientifiques légitimes; comme l’évaluation du bilan environnemental complet des éoliennes, l’impact des politiques de transition ou la politique vaccinale, ces organismes confondent délibérément le faux factuel et le désaccord idéologique. Classer sous un même label « d’infox » des jugements de valeur ou des arbitrages de politique publique revient à confisquer le débat sous couvert d’une prétendue neutralité technique. La frontière entre la correction des faits et la censure de l’opinion s’efface alors au profit d’une sorte de magistère moral. voire paternaliste.

Les liaisons dangereuses de détracteurs du rapport sénatorial avec des initiatives privées

Le paradoxe devient criant lorsque l’on observe l’attitude des plus fervents détracteurs du rapport sénatorial. Des initiatives, médias ou journalistes se revendiquant de la sphère rationnalistes ayant hurlé à la censure d’État avaient salué, quelques semaines plus tôt, le lancement d’un blog de rabattage commercial vers un blog idéologique, grossièrement maquillé en fact-checker, lié dont les biais telles sont rigoureusement identiques. Comme nous l’avons évoqué dans notre article sur les personas IA et la science de façade, ces agents conversationnels privés citent massivement leurs propres contenus, formulent des conseils hors de leur champ de compétence et appliquent une ligne idéologique martelée de façon incessante sous couvert de science et de vérification des faits. Financement intéressé, absence de critères objectifs et prétention à détenir la vérité : la seule différence réside dans le camp politique ou financier qui détient l’outil.

Pour une régulation fondée sur la rigueur, l’éthique et le pluralisme

Une réponse institutionnelle à la désinformation peut-elle faire l’économie d’une rigueur absolue ? Si une régulation doit exister, elle exige avant tout une définition claire et juridiquement opposable de la manipulation, distinguée sans ambiguïté de la satire, de l’opinion et de la controverse scientifique. Elle nécessite une indépendance financière totale vis-à-vis des plateformes, une transparence intégrale des méthodologies employées, ainsi qu’un contrôle démocratique effectif exercé exclusivement par des instances élues et des tribunaux réguliers. Le fact-checking militant, qu’il soit subventionné ou « marchandisé » sous forme d’intelligence artificielle clinquante, détruit la confiance qu’il prétend restaurer. La seule voie légitime passe sans doute par des critères objectifs une éthique exemplaire et un pluralisme irréprochable.

Sources et références



Illustration : logos appartenant à Anthropic

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