‘Freud dernier combat’, au théâtre de la Reine Blanche
Imaginez-vous être autorisé à entrer, sur la pointe des pieds, dans le cabinet médical où exerça le grand Sigmund Freud durant quarante-sept ans, et de le voir, lui-même, Freud, dans son intimité la plus douloureuse, marmonnant seul ou s’entretenant avec sa fille Anna. C’est un peu ce qui se produira en vous rendant au théâtre de la Reine blanche où se joue la pièce Freud dernier combat.
Au sol, un large tapis très usé, un petit meuble bas supportant des statuettes votives, souvenirs sans doute de quelque voyage, et un cendrier, une chaise de bois et, inévitable, un divan. Dans l’air ambiant règne encore la fumée des innombrables cigares en ces lieux consommés. C’est alors que surviennent, tout doucement, les notes acides et mélancoliques de l’adagietto de la cinquième Symphonie de Mahler tandis que sont projetés sur un grand écran des images hésitantes en noir et blanc, qui sont, probablement, celles d’un rêve ou d’un fantasme auquel, ordinairement, on a si peu accès.
Et le voici qui entre, marchant à petit pas las, terriblement vieilli, courbé, prostré, et qu’on le reconnaît.
Nous sommes à Vienne en 1934, Sigmund Freud a 78 ans et il lutte, tout à la fois, contre la bête immonde de l’extérieur, ce chancelier allemand qui menace d’envahir son pays, et contre l’autre bête, celle de l’intérieur, ce cancer de la mâchoire qui le fait souffrir depuis longtemps et finira par avoir raison de lui.
Dans cette Autriche d’il y a à peine cent ans, Sigmund Freud, le père fondateur de la Psychanalyse, mène son dernier combat pour la vie et pour son œuvre.
Dans les discussions avec sa fille Anna (remarquable prestation faite d’intensité et de retenue de Moana Ferré) comme dans les monologues, Freud (Hervé Dubourjal, tout à la fois interprète brillant et metteur en scène délicat) s’interroge : le concept majeur de son œuvre, celui d’œdipe, a été créé l’année même de la mort de son propre père, Jakob, et ce concept est issu de la tragédie grecque de Sophocle dont il a, involontairement, gommé une part essentielle.
Anna, sa fille, est passée, dans les dernières années viennoises, du statut de patiente de son père à celui d’analyste du même. Aurait-elle raison ? Et si les bases mêmes de la Psychanalyse, cette invention fondamentale de la thérapie psychique, reposait sur des bases fragiles, faussées dans leurs conceptions mêmes ? Et si, au final, Freud, en culpabilisant la victime, avait offert au coupable masculin l’impunité absolue ?
Le texte d’Aude de Tocqueville et Jean-Marie de Sinety interroge les certitudes de la grande Révolution, celle de l’inconscient. On aborde au passage les alternatives possibles, celle de Jung et celle de Lacan.
Outre l’intérêt absolument vital de ces interrogations, le spectacle Freud dernier combat est une expérience théâtrale troublante. La configuration même de la petite salle de la Reine blanche, le dispositif scénique bi-frontal, autant que le jeu remarquable des comédiens, crée une sorte d’effet de vraisemblance rare, quelque chose, pour reprendre une formule freudienne, d’une « inquiétante étrangeté ». Comme si notre présence à nous, public, n’était que tolérée et temporaire tout autour de ce père qui pleure et de cette fille qui soigne.
TEXTE=Aude de Tocqueville + Jean-Marie de Sinety
MISE EN SCÈNE=Hervé Dubourjal
AVEC=Hervé Dubourjal + Moana Ferré
DÉCOR=Emmanuelle Verani
LUMIÈRES=Jean-Marie Prouvèze
COSTUMES=Sandrine Weill
VIDÉO=Jean Allevato
Du 10 avril au 3 mai 2026
Théâtre de la Reine Blanche,2 bis Pass. Ruelle- 75018 Paris
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