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Expertise et désinformation en santé : une tribune des agences sanitaires floue qui esquive l’essentiel

Les principaux dirigeants des agences sanitaires françaises (ANSM, HAS, Santé publique France, ANSES) publient dans Le Monde une tribune collective pour défendre l’expertise scientifique face à la désinformation. Derrière les appels au pluralisme et à la confiance, ce texte reste étonnamment superficiel et révèle surtout une difficulté persistante des institutions à pratiquer l’autocritique.

La tribune datée du 14 avril publiée dans Le Monde rappelle que les décisions de santé publique reposent sur des évaluations collégiales et transparentes. Elle insiste sur le pluralisme comme vertu scientifique et sur la nécessité de protéger les experts. Ces points sont justes, mais ils sont présentés de manière abstraite, sans jamais entrer dans le concret des mécanismes qui produisent ou fragilisent réellement l’expertise. On peine à savoir à qui s’adresse ce texte : aux citoyens ? aux scientifiques ? aux décideurs politiques ? Il pourrait tout aussi bien avoir été écrit par un citoyen lambda inquiet, tant il reste flou et généraliste.


Le « pluralisme » en science invoqué, mais le consensus scientifique passé sous silence

Les auteurs soulignent à juste titre que le pluralisme fait partie de la démarche scientifique. Mais ils omettent d’expliquer un élément central que tout lecteur non initié ignore : en science, le pluralisme n’est pas une fin en soi. Il sert à construire, par confrontation rigoureuse des hypothèses et des données, un consensus, certes temporaire, mais qui permet d’avancer, de prendre des décisions collectives et de faire à l’instant T état des données de la science.

Lorsque ce consensus évolue, comme cela s’est produit à plusieurs reprises à rythme rapde pendant la pandémie de Covid-19, les institutions ont régulièrement présenté ces révisions comme de simples ajustements techniques plutôt que comme les corrections normales et saines qu’elles étaient. Cette façon de gommer les débats internes renforce chez une partie du public le sentiment que l’expertise est monolithique, et donc suspecte dès qu’elle change d’avis. Les désinformateurs, critiqués par ces mêmes institutions, en on fait leur lit.

Comment demander aux citoyens de faire confiance au processus scientifique sans jamais leur expliquer en quoi ce processus consiste ?

Une responsabilité externalisée, une rhétorique de victimisation

La tribune attribue presque exclusivement la perte de confiance à la désinformation extérieure et aux attaques personnelles contre les experts. Cette lecture n’est non seulement incomplète. Elle apparaît potentiellement même, contre-productive. Elle est extremement proche du raisonnement et de la rhétorique du rapport institutionnel Désinformation en santé que nous avons eu largement l’occasion de critiquer. Ce n’est sans doute pas un hasard.

La défiance naît aussi, et peut-être d’abord, des failles internes du système : communications publiques trop affirmatives sur des sujets encore incertains, délais dans la reconnaissance de certains signaux de sécurité, disqualification trop rapide de critiques argumentées venues de scientifiques qualifiés extérieurs aux cercles médiatico-institutionnels.

En adoptant une rhétorique où les experts institutionnels ou académiques apparaissent perpétuellement assiégés et jamais responsables, les auteurs reproduisent exactement les codes qu’ils dénoncent sur les réseaux sociaux : le camp des bons contre le camp des mauvais, la victimisation comme posture, l’introspection absente. Nos colonnes l’ont déjà documenté : ce mimétisme est l’un des moteurs les plus puissants de la polarisation sanitaire en France.

Vers une expertise plus crédible : ce que cela implique concrètement

Une véritable défense de l’expertise ne passe pas par des tribunes dans Le Monde. Elle passe par des actes. Cela suppose, en premier lieu, d’accepter publiquement que l’expertise produite par les agences n’est jamais parfaite : qu’elle est le produit d’un processus humain, institutionnel, parfois contraint par des calendriers politiques ou des pressions budgétaires. Cela suppose ensuite de nommer les incertitudes réelles au moment où elles existent, plutôt que de les minimiser dans les communications publiques et de les reconnaître six mois plus tard quand l’opinion a déjà tranché. Cela suppose enfin de traiter les conflits d’intérêts non pas comme une formalité déclarative mais comme une exigence de conception : qui participe à l’expertise, selon quels critères, avec quelle diversité de points de vue ? L’Espagne vient de montrer, avec le rapport de son agence du médicament sur l’homéopathie, ce que « dire la vérité clairement aux citoyens » signifie concrètement. Nous dédions un article très prochainement à cette communication ibérique en santé. Ce n’est pas hors de portée.

La confiance ne se décrète pas

La tribune des dirigeants d’agences sanitaires françaises est en fait révélatrice d’un malaise plus large et plus ancien. Tant que les institutions sanitaires françaises continueront à se poser en victimes sans pratiquer une introspection rigoureuse sur leurs propres pratiques de communication, elles contribueront elles-mêmes à la défiance qu’elles déplorent. La crise de l’expertise sanitaire n’est pas seulement une attaque extérieure contre la science. Elle est aussi le symptôme d’un système qui doit se réformer s’il veut retrouver sa légitimité auprès des citoyens.

La confiance ne se décrète pas. Elle se reconquiert par la rigueur, la transparence et l’honnêteté intellectuelle, y compris, et peut-être surtout, lorsqu’il s’agit de reconnaître ses propres erreurs.

Face à cette obstination politique, le regard incisif et humoristique de Nicole Ferroni fait mouche. Dans son sketch viral, elle met en scène le retour du « nouvel album Loi Duplomb 2 », comme si rien n’avait changé.

« L’erreur est humaine, mais persévérer… « , lance-t-elle avec justesse. Ce clin d’œil citoyen rappelle utilement qu’il ne suffit pas de revenir à la charge pour avoir raison face aux faits et à l’exigence de précaution.

Illustration d’en-tête : Andrea pour Science infused

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