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Henri Matisse 1941 – 1954 au Grand Palais

C’est un survivant qui s’installe à partir de 1941 dans la villa Le Rêve à Vence. Henri Matisse a 72 ans et il vient de réchapper, grâce à une opération complexe, à un cancer. Il a quitté Nice, il cherche le repos, l’éloignement, la tranquillité d’esprit. « J’avais tellement préparé ma sortie de la vie qu’il me semble être dans une seconde vie » écrira-t-il à ce sujet.

Et ce survivant, on ne lui ménage pas les critiques. Tandis qu’il travaille ses couleurs dans la paix de Vence, sa femme et sa fille luttent contre l’occupant et seront arrêtées par la Gestapo en avril 44. L’homme a refusé de quitter le territoire français malgré de nombreuses invitations aux États-Unis et bien qu’il soit considéré par les nazis comme peintre dégénéré. Serait-il indifférent à la marche du monde ? se demande-t-on. Ce n’est pas parce que La blouse roumaine de 1940 arbore les couleurs du drapeau tricolore qu’on peut voir Matisse comme symbole de liberté

Et puis, la critique n’aime pas sa nouvelle façon de peindre, ses figures noyées dans le cadre, comme s’il n’existait aucune différence entre le décor, la fenêtre, le reflet du jardin et la femme représentée. On n’aime pas ce qu’on considère comme de la peinture excessivement simple.

Si bien que le vieux maître, lors de son exposition à la  galerie Maeght en 45 entreprend d’entourer 6 peintures réalisées pendant la guerre de photographies documentant les différentes étapes de la création. Ainsi, La blouse roumaine est accompagnée de dix étapes transitoires : rien n’est facile dans la peinture de Matisse et la radicale évidence du trait n’est obtenue qu’après un très long processus. Rien n’est plus compliqué, justement, que de faire simple.

Et la complexité, Matisse s’y entend. Il dialogue, en fait, souterrainement, avec ses contemporains, pour la plupart férus d’abstraction. Lui, Matisse, n’ira jamais jusqu’à celle-ci mais il va y tendre tout de même. C’est exact que, dans les années de guerre, il n’y a plus de distinction possible entre le modèle et le décor, entre l’humain et le végétal, entre l’or et le lierre, entre le divin et l’immanent  (Intérieur aux barres de soleil   1942 ; Jeune fille en robe blanche, porte noire  1942 ; Deux fillettes, fond jaune et rouge  1942 ; Deux fillettes dans un intérieur bleu, fenêtre rouge  1947)

Ce que cherche, d’abord et surtout, Matisse, c’est produire une œuvre qui ne soit plus que signification pure, sans aspect décoratif inutile, sans ajout, sans excès. Il veut accéder au minimum vital pour dire le réel, le projeter sur la toile, en trouver la substantifique moelle. Et dans ce but, il cherche, il travaille, il approfondit. Son obsession, c’est la sérialité : il pratique, comme un Jean-Sébastien Bach du pinceau, le bon vieux principe du thème et des variations, ce qui, progressivement, par éliminations successives, par corrections élémentaires, permet de cerner l’essentiel.

Ce que veut Matisse, c’est faire signe sans faire gras ni grave, sans effet de mode ni facilités, sans mollesse ni compromis. Ce que cherche Matisse, c’est le signe, le signe essentiel, ce qui parlera à tout le monde, de partout, à toutes les époques, à tout jamais, et tendre ainsi  la main par dessus les siècles aux bas reliefs pariétaux et aux artistes primitifs, aux arts premiers, comme si les Civilisations se trouvaient, enfin, des motifs  de fraternité.

Matisse veut se faire l’écho d’un monde devenu uniquement couleurs et traits.

En ce qui concerne le trait, il y parvient avec le dessin. Qu’on observe comment cinq traits tout juste et des entrecroisements d’arabesque suffisent à créer le relief des corps et la sensualité des chairs dans L’étreinte (linogravure 1940). Qu’on observe comment un S allongé fait les boucles d’une chevelure, un triangle dit le nez, la découpe géométrique signifie le col du vêtements (Portrait de Jackie  1947 ). La retranscription mimétique des traits du visage le cède à la métamorphose en masque, comme si, en partant du modèle, Matisse touchait à l’archétype, de la femme réelle au concept même de la féminité. Et, pour autant, jamais la simplicité ne gêne la sensualité, en témoignent L’étude de nu (fusain sur papier) de 1947 ou Femme nue (fusain sur papier) de 1947.

Tout travail est une quête, patiente, obstinée, nécessaire : « Le chemin que fait mon crayon sur la feuille de papier a, en quelque sorte, quelque chose d’analogue au geste d’un homme qui cherche son chemin dans l’obscurité. »

Et pour la couleur, ce sera le long adieu prononcé à la peinture pour entrer dans le monde des gouaches découpées, ultime métamorphose d’un artiste qui ne voulait pas signer le monde mais lui faire signe : « Dessiner à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs » (1947)

Après la guerre, Matisse troque la brosse et le pinceau pour une énorme paire de ciseaux avec laquelle il taille dans la masse colorée, crée des bosses, des pleins, des reliefs, des cercles, comme si, définitivement, le monde autour de lui s’en était devenu la couleur pure.

Le langage de Matisse quitte alors le domaine strict de la peinture pour atteindre enfin un universel : ce que fait Matisse tient du dessin mais également de la sculpture, du modelage, de la calligraphie, de l’écriture, du geste, de l’acrobatie, de la danse, et, aussi, aussi bien sûr, aussi forcément, de la musique, d’où son travail éblouissant des années 43 44 qu’il intitule Jazz. Et Jazz, c’est peut-être le sommet incontournable de cette exposition.

Le jazz, c’est la pulsation, le rythme, l’aventure, l’en avant, le décalage, le chant, le cri, l’arrachement, le déchirement, et cela prend la forme d’un ouvrage fait de textes et de gouaches découpées et collées : Matisse a tout composé, tant le texte que les dessins, pour qu’on se retrouve, nous autres, attablés au festin d’un ogre de la couleur.

Le jazz, c’est ce Lagon (fin juillet-début août 1944) fait de frises violette, rouges, blanches, vertes, comme autant de négations de l’idée même du Lagon pour mieux dire l’infini délicat des vagues sur la grève.

Le jazz, c’est ce Cheval, l’écuyère et le clown (fin octobre- début novembre 1943) où l’écuyère est une flamme légère au milieu d’autres flammes et le clown une ombre noire révélée par l’éclat des projecteurs.

Le jazz encore, c’est ce Lanceur de couteaux (Décembre 1943- début janvier 1944) qui ne lance que des fleurs noires et bleues en direction d’une silhouette féminine immobile et transie.

Ainsi se déroulent les ultimes années de l’existence de ce vieillard habité par la jeunesse du désir. L’homme ne peut plus quitter son fauteuil, l’âge et la maladie l’ont contraint à ne plus être tout à fait un homme ; incarcéré dans sa douleur et son mal-être, Matisse manie une longue canne avec laquelle il indique à ses odalisques de chair et de sang, ses assistantes, l’emplacement choisi pour scotcher, coller, punaiser ses découpages vifs et leur donner des allures de fresques aériennes. Et elles montent, ces fresques, sur les murs de l’atelier, jusqu’au plafond, elles envahissent l’espace, elles deviennent l’espace, comme si le très vieil artiste brisé par la vie parvenait à recréer la vie, à la faire plus folle, plus baroque, plus épanouie. Le semi paralysé devient l’auteur d’une extravagance de plaisir fait de luxuriances et d’excès.

Matisse est si malade qu’il ne dort plus. Ses insomnies sont permanentes et l’épuisent. Alors Matisse les meuble, ses insomnies, de romans policiers ou de jeux de calcul mental mais aussi bien entendu de projets divers et variés : il remplit ses cahiers de croquis, de fleurs, de feuilles, de visages, de corps de femmes, de volonté d’illustrer tel ou tel recueil de poèmes, de désirs de faire encore et encore quelque chose pour ce monde, ce vieux monde dont il se préoccupe au fond, mais pas comme les autres.

Plus son âge avance, moins son corps répond et plus son œuvre s’agrandit aux dimensions d’un phénomène : il peuple le monde de son imaginaire. Ce sont les immenses toiles Les acanthes de 1953, La gerbe de 1953 ou La tristesse du roi de 1952, cette dernière devenant la toute première gouache découpée à entrer dans une collection publique française.

Sur son ultime huile, Katia à la chemise jaune, le modèle n’a plus de visage et son apparence a été phagocytée par la couleur de son vêtement : le visage et les mains sont aussi jaunes que la chemise et il n’y aura désormais plus de visage ni de toile ni de peinture. Matisse a juste le temps d’achever la maquette de sa dernière commande new-yorkaise, le 1er novembre, et deux jours plus tard, il meurt.

De quoi donc est-il  mort Matisse ? Mais d’avoir fait un signe… du bout du pinceau ou du bout des ciseaux !

Photo : Alain Girodet, Grand Palais, Avril 2026 – Tous droits réservés


Exposition jusqu’au 2 janvier 2025 – Cité des Sciences et de l’Industrie – Parc de la Villette, Paris

Image d’en-tête : site internet de la Cité des Sciences

Photos de l’exposition : @Alain Girodet avril 2026

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