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Les pharmaciens peuvent enfin délivrer des antibiotiques sans ordonnance médicale pour certaines infections bactériennes

Cette évolution au bénéfice de la santé publique doit contribuer à la fois à la lutte contre la pénurie de médecins et à la lutte contre l’antibiorésistance

C’était prévu de longue date, mais le parcours législatif a nécessité un certain nombre d’années. Il fallait également un décret et un arrêté pour fixer les modalités de ce nouveau dispositif. Ces textes s’inscrivent dans le cadre de l’évolution des compétences des pharmaciens et de la lutte contre l’antibiorésistance, en permettant une délivrance ciblée et contrôlée d’antibiotiques sans ordonnance.

5 longues années pour rendre la loi applicable

C’est un principe général, une loi ne suffit pas, elle doit être complétée par des décrets et arrêtés qui fixent les conditions et modalités pratiques de ce qui a été légiféré. Cela peut-être plus ou moins long, ici cela a été particulièrement long s’agissant d’une mesure de santé publique très attendue. Il faut dire aussi que la pandémie de Covid-19 est passée par là quelques mois à peine après l’adoption de la loi.

La loi du 24 juillet 2019 relative à l’organisation et à la transformation du système de santé a introduit la possibilité pour les pharmaciens d’officine de délivrer des médicaments initialement de prescription médicale obligatoire sans ordonnance dans le cadre de protocoles établis. C’est une extension logique et légitime du pharmacien, professionnel de santé à part entière, spécialiste du médicament. L’ arrêté du 5 mai 2021 a précisé la liste des antibiotiques pouvant être dispensés sans ordonnance médicale et les indications pour lesquelles cette dispensation est autorisée. C’est ensuite un décret paru le 20 décembre 2023 qui définit a mise en œuvre de la prescription électronique, ce qui inclut la délivrance des antibiotiques sans ordonnance dans certains cas.
Enfin, c’est l’arrêté du 17 juin 2024 paru le lendemain au Journal officiel qui autorise désormais les pharmaciens à délivrer des antibiotiques sans ordonnance dans des cas spécifiques

Consultation et test rapide d’orientation diagnostique

Le pharmacien réalise de plus en plus de consultations dans le cadre d’une montée en compétence de ce professionnel de santé. Il suit notamment les patients dans le cadre de pathologies chroniques ou pour certains dépistages de pathologies. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, la prise en charge concerne des pathologies aigues bien déterminées : l’angine bactérienne à streptocoque du groupe A et de cystite aiguë non compliquée chez la femme.
Pour l’angine, le pharmacien effectue un examen oropharyngé et si positif, un TROD (test rapide d’orientation diagnostique) sur un prélèvement qu’il pratique dans la gorge au moyen d’un écouvillon. Pour la cystite, un test urinaire. Tout cela entre dans le cadre d’un parcours de type arbre décisionnel avec notamment des restrictions en termes d’âge et de symptômes, comme la présence d’une fièvre élevée ou d’une grossesse.

Bien évidemment, tout pharmacien recevra une formation spécifique pour cette nouvelle compétence, à l’instar de toutes les autres qui viennent peu à peu augmenter son champ de compétence ; on pense notamment à son droit de prescription et d’administration des vaccins, processus engagé avec la vaccination anti Covid-19 qui par la suite a été généralisé.

Un moyen de lutte contre l’antibiorésistance

Le dispositif de délivrance ciblée d’antibiotiques par le pharmacien dans un cadre très réglementé vise à assurer que les antibiotiques sont utilisés de manière appropriée, ce qui est essentiel pour prévenir le développement et la propagation de l’antibiorésistance qui constitue une menace à l’échelle mondiale. Ainsi, En limitant la délivrance sans ordonnance à des cas spécifiques et bien définis, on s’assure que les antibiotiques sont utilisés uniquement pour des infections bactériennes avérées attestées par TROD, réduisant ainsi le risque d’utilisation inappropriée. Professionnel de santé de proximité facilement accessible contrairement au médecin dont le cabinet est engorgé, le pharmacien pourra suivre les patients pour une meilleure surveillance de l’évolution de l’infection et de l’efficacité du traitement. En outre, le pharmacien étant le spécialiste des médicaments, il pourra éduquer au mieux le patient à l’usage des antibiotiques, les dangers de leur mésusage, et sensibiliser aux risques d’interactions médicamenteuses.

Mais délester les médecins en partie de la prescription d’antibiotiques, c’est aussi lutter contre la biorésistance.

Les médecins impliqués dans la surconsommation d’antibiotiques

Ce n’est jamais très médiatisé face à un lobby puissant, mais la surprescription d’antibiotiques par les médecins français est un fléau en soi. Les chiffres et données statistiques ne trompent pas, les médecins prescrivent trop de médicaments, y compris des antibiotiques quand cela n’est pas nécessaire. L’ordonnance bien remplie reste malheureusement un moyen pour le médecin de satisfaire le patient. Le ministère de la santé et des sociétés savantes (exemple d’infectiologie) ainsi que des organisations de pharmaciens tentent des mesures incitatives ou plutôt dissuasives auprès des médecins, guère couronnées de succès. Citons par exemple une prime à la non-prescription. C’est dire que l’on part de loin. N’oublions pas d’ailleurs que les ordonnances bien garnies augmentent le risque d’interactions, connues ou pas, un domaine dans lequel le médecin n’est pas spécialisé. Les pharmaciens peuvent les détecter au stade de la délivrance lors de l’analyse pharmaceutique mais cela n’est pas suffisant. Des lignes directrices élaborées sont rédigées à l’attention des médecins pour freiner leurs prescriptions abusives d’antibiotiques et les éduquer aux risques pour les patients et la santé publique, mais c’est laborieux. Ce délestage vers le pharmaciens devraient donc éviter l’usage abusif d’antibiotiques, pour l’instant dans les deux pathologies très ciblées pour lesquelles le pharmacien peut désormais délivrer des antibiotiques

Réactions de médecins

Sans surprise, comme à chaque fois que l’on touche au monopole des médecins, les réactions sont vives et les avancées mises en cause. Cette mesure devrait sans aucun doute satisfaire les patients qui font face aux déserts médicaux avec des délais d’attente pour une consultation parfois incompatibles avec l’urgence. Ici on pense particulièrement à la cystite aiguë de la femme, qui peut devenir un calvaire insupportable quelques heures après les premiers symptômes à défaut de prise en charge ; sans compter les risques de propagation et de contagiosité de toute infection bactérienne,

Parmi les réactions négatives, des syndicats de médecins généralistes, il y a la mise en cause de la compétence des pharmaciens notamment sur le risque de diagnostic imprécis. C’est bien le comble au regard de la responsabilité des médecins dans l’excès de prescription d’antibiotiques décrite plus haut, et le cadre très strict de prescription avec formation dédiée obligatoire pour les pharmaciens. Du coup, les mêmes tentent de balayer l’argument en réponse en disant que la formation des pharmaciens serait trop coûteuse, de même que ses honoraires pour la consultation pharmaceutique… qui pourtant sera négligeable face à une consultation médicale dont le tarif va d’ailleurs substantiellement augmenter en fin d’année.

Défense corporatiste du monopole médical

Mais on l’a compris : la faiblesse des arguments tient au fait de la difficulté à avouer la motivation essentielle : préserver un monopole. Son délitement est pourtant en marche, et ne risque guère de s’arrêter avec la montée en compétence des professionnels de santé, l’intelligence artificielle et les progrès technologiques. Dans le domaine de la prescription d’antibiotiques par exemple, des tests diagnostiques d’infection des voies respiratoires inférieures par piqûre au bout du doigt sont en cours de développement, permettant une analyse par bandelette réactive. Les médecins mais aussi les biologistes médicaux n’ont sans doute pas fini de râler.

Image d’en-tête : dessin de presse Milleray pour Science infuse

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